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Surréalisme gazier et puritanisme photographique

5 min

“Que dix gros industriels de l’énergie (GDF Suez, E.ON, GasTerra…) se constituent en lobby pour défendre les centrales à gaz auprès des pouvoirs publics, c’est normal. Mais pourquoi diable , se demande L’Obs, se nommer le Groupe Magritte ? On ne sache pas que le peintre surréaliste belge, auteur du célèbre Ceci n’est pas une pipe, ait été particulièrement toqué d’usines gazières. Explication donnée par GDF Suez : « La première réunion de ce groupe s’est déroulée au Musée Magritte de Bruxelles », ouvert en 2009 et dont le gazier français a été le mécène. Le mécénat justifie-t-il une appropriation pure et simple ?” , se demande encore l’hebdomadaire. Le puritanisme justifie-t-il la censure ? Deux semaines après la destruction de l’œuvre de Paul McCarthy place Vendôme, voici un inquiétant cas de censure et un autre de vandalisme visant des artistes à Paris , écrit Pierre Haski sur Rue89. L’œuvre censurée est une photo de Diane Ducruet, une photographe qui travaille depuis quinze ans sur le concept de la famille, et qui participait à une expo de groupe sur le thème de l’« intime » dans une galerie parisienne, dans le cadre du Mois de la photo. Sa photo, Mère et fille, a été décrochée cette semaine avant même d’avoir été vue, sur décision de la galeriste, Catherine Houard, et du directeur de la Maison européenne de photographie (MEP) à Paris, Jean-Luc Monterosso, qui avait pourtant lui-même choisi ce thème de l’intime pour Le Mois de la photo [et dément, dans une longue réponse à Rue89, être intervenu dans cette affaire]. Ils ont agi , assure Pierre Haski, après une brève campagne de lettres anonymes et sur les réseaux sociaux. Encore sous le choc, Diane Ducruet a déclaré à Rue89 qu’elle avait l’impression d’être dans « un mauvais roman de science-fiction » : « Je ne comprends toujours pas comment une galeriste et un responsable d’une institution censée promouvoir le travail des artistes, ont pu, sans la moindre menace, sur la simple demande d’anonymes, et sans réellement connaître mon travail passé et présent, décider de décrocher une œuvre. » Diane Ducruet souligne que son quadriptyque d’une mère allongée sur sa fille, sorte d’ « hydre à plusieurs tête », s’inscrit dans son travail passé sur la famille. Elle balaye le soupçon d’apologie de « pédophilie » contenu dans les courriers anonymes : « Ce sont des peurs ou des fantasmes, ça ne m’intéresse pas de rentrer dans ce débat. » La galeriste Françoise Paviot, commissaire de l’exposition et galeriste réputée, spécialisée dans la photo, a déclaré elle aussi à Rue89 qu’elle n’avait « jamais vu d’inceste dans ce travail ». L’une des difficultés de cette affaire tient sans doute au fait que la galerie qui devait initialement accueillir cette exposition de groupe a fait faillite au dernier moment, et a été remplacée au pied levé par la galerie Catherine Houard, qui n’avait pas été associée à la préparation. Lorsque les premières polémiques ont éclaté, la galeriste se trouvait à l’étranger et a demandé à Jean-Luc Monterosso son avis ce dernier a recommandé le décrochage, alors que la photo qui faisait débat avait été sélectionnée pour le catalogue du Mois de la photo dont il est l’initiateur. Les protestations étaient basées sur le carton d’invitation, contenant une photo de Diane Ducruet montrant un baiser mère-fille qui a déplu. Photo qui ne figure pas dans l’expo mais s’inscrit dans le travail sur la durée de l’artiste visible sur son site. Dans une lettre ouverte à Jean-Luc Monterosso publiée sur son blog, la photographe Marie Docher, qui avait été à l’initiative du projet artistique sur l’intime, s’insurge contre la décision de décrochage prise après sept lettres anonymes : « Que la MEP soutienne une telle décision pourrait laisser croire que vous ne soutenez pas les artistes qui sont dans votre catalogue et acceptez la censure vulgaire et répugnante de quelques personnes. Vous savez ce que représente une année de travail pour un.e artiste : du temps, du travail, des doutes, des investissements financiers. Vous savez ce que représente une exposition pour un.e artiste : la confrontation avec un public et la possibilité de vendre et ainsi rembourser ses frais, rarement plus. C’est ça aussi la réalité des photographes ! Sept personnes ont décidé, sans connaître le travail, de le censurer et de refuser à Diane Ducruet d’exposer. Vous qui défendez les photographes, il est encore temps de le prouver en exposant l’œuvre censurée à la MEP, en bonne place, durant tout le Mois de la Photo, et en expliquant clairement pourquoi vous le faites. Nous sommes persuadé.es que vous avez à cœur de défendre la liberté d’expression et la liberté de travailler. » Coïncidence fâcheuse, poursuit Pierre Hasi, une seconde artiste de la même expo, Juliette Agnel, a vu d’autres photos, qui étaient accrochées sur les grilles de la Mairie du IIIe arrondissement de Paris, vandalisées dans la nuit [du 26 au 27 octobre]. Cette série était intitulé Les Eblouis du jardin Anne-Frank, du nom du square qui fait face à la Mairie, et au sein duquel l’exposition avait d’abord été montrée sans problèmes, avant d’être ensuite accrochée aux grilles du bâtiment officiel. Sur sa page Facebook, citée par Le Figaro, l’artiste écrit : « Mes photos sont très douces, prises dans ma “machine” qui marie la chambre noire et le numérique, c’est-à-dire le temps d’hier et le temps d’aujourd’hui. Il s’agit de capter en cinq (longues) secondes de pose à travers le trou d’une aiguille les fidèles de ce jardin, les familles, les habitants du quartier, mon quartier d’ailleurs, bref tout le chassé-croisé d’une vie collective, humaine et quotidienne. Nous ne sommes pas dans le cas d’un sujet à polémique. Au contraire, dans celui de l’espace commun. » Dans les deux cas, au sein d’une galerie ou dans l’espace public, l’artiste est confronté à l’intolérance. Un vent mauvais qui devrait inquiéter même ceux qui sont prompts à dénoncer l’art contemporain” , conclue le cofondateur de Rue89.

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