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Surtout, pas de bowling

6 min

“Le départ annoncé de Gilles Jacob de la présidence du Festival de Cannes à l’horizon 2015 excite déjà les appétits , peut-on lire dans une brève du Point . Pour ce poste prestigieux très convoité, doté d’un budget de 20 millions d’euros, des noms circulent avec insistance : l’actuel délégué général, Thierry Frémaux, Véronique Cayla et Jérôme Clément (actuelle et ancien président d’Arte). Mais Pierre Lescure (ancien PDG de Canal ) fait figure de favori, du fait notamment de sa proximité avec François Hollande et la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti.”

Voilà qui nous promet de belles empoignades, comme celles qui secouent la famille d’un cinéaste défunt qui fut un des grand abonnés de Cannes, même s’il ne reçut jamais la Palme d’or. “Une vente d’objets du cinéaste suédois Ingmar Bergman a été annulée après des soupçons de vol , nous apprend en effet Libération . Des photos, des lettres, principalement adressées à sa quatrième femme, Käbi Laretei, âgée aujourd’hui de 90 ans, et l’esquisse d’un scénario de 1944 auraient dû être mis en vente le 28 mai à Stockholm par la maison Bukowskis, qui a « constaté des irrégularités quant à l’origine des objets ». Pour faire court : un des fils de Bergman, Daniel, pensait que les objets étaient en possession de sa mère. « Il a porté plainte, raconte Lars Alms, policier chargé de l’enquête. Il s’avère que c’est une fille de Käbi, Linda, qui les a pris, les a mis en gage et a vendu le contrat à un antiquaire qui a récupéré les objets et les a déposés chez Bukowskis ». Daniel Bergman et Linda n’ont pas le même père. Une enquête a été ouverte et la maison de vente Bukowskis a déjà contacté la famille, dès les premières informations sur la situation qui pourrait intéresser plus d’un scénariste. Bukowskis avait déjà, conformément aux dernières volontés du cinéaste, organisé une vente de biens en 2009. Marié cinq fois et père de 9 enfants de 6 femmes, Bergman voulait ainsi éviter les querelles familiales autour de son héritage.”

Et c’est raté. Mais si, comme le suggère Libération , un scénariste voulait tirer un script de cette histoire de famille, nous lui recommandons fortement d’éviter d’y inclure une scène de bowling. Pourquoi ? Parce que, nous prévient Brooks Barnes dans un article du New York Times repris par Le Figaro : “Oubliez les zombies. Les analystes de données envahissent Hollywood , s’alarme. Les analyses d’informations, semblables à celles qui ont permis de remodeler des domaines comme la politique et le marketing en ligne, sont de plus en plus utilisées par l’industrie du spectacle. Aujourd’hui, la « dissection » s’invite dans l’un des derniers bastions d’Hollywood où la créativité et l’instinct d’un autre temps perdurent encore : le scénario. Un ancien professeur de statistiques, Vinny Buzzese, « le savant fou qui règne sur Hollywood », comme le surnomme l’un des studios qui fait appel à lui, propose un service qu’il a baptisé « l’évaluation de script ». Pour la modique somme de 20 000 dollars (environ 15 500 euros) par script, Bruzzese et son équipe comparent le genre et la structure du récit d’une ébauche de script à ceux de films déjà sortis, à la recherche de signes annonciateurs de succès. Sa société, Worldwide Motion Picture Group, s’appuie sur une vaste base de données regroupant les opinions d’un groupe de discussion, concernant des films similaires et réalise une enquête auprès de 1 500 cinéphiles potentiels. « Dans les films d’horreur, soit les démons hantent leurs victimes, soit ils sont invoqués », déclare Bruzzese. « Si dans votre film le démon possède ses victimes, il génèrera beaucoup plus de recettes le week-end de sa sortie. Alors oubliez les scènes avec une table tournante. Nous avons constaté que les scènes de bowling apparaissent souvent dans les films qui ne rencontrent pas le succès, poursuit-il. Statistiquement, il est donc peu judicieux d’en inclure une dans votre script. » Ses recommandations, fournies dans un rapport de 20 à 30 pages, peuvent aller de légères modifications à de profonds remaniements. Les « script doctors », comme on appelle les conseillers en écriture à Hollywood, participent depuis longtemps dans l’ombre au processus de fabrication des films. Cependant, bon nombre de grands scénaristes réprouvent l’ingérence des statistiques de Buzzese dans leur travail. « C’est mon pire cauchemar, déclare Ol Parker, scénariste à qui l’on doit notamment le film Indian Palace. C’est l’ennemi de la créativité. » Cela dit, de nombreux producteurs et dirigeants de studios ne sont pas de cet avis. Ils ont déjà fait appel à Bruzzese pour analyser une centaine de scripts, notamment une première version du film Le Monde fantastique d’Oz, qui a généré 484,8 millions de dollars de recettes à travers le monde.

Vinny Bruzzese, qui est l’un des rares entrepreneurs, voire le seul, à utiliser cette forme d’analyse de scripts, envisage de transposer cette approche à Broadway et à la télévision. « Cela permet d’éliminer une grande part de risque », affirme Scott Steindorff, producteur qui a demandé à Bruzzese d’évaluer le script de La Défense Lincoln, un film policier qui a rencontré un franc succès en 2011. Les études menées auprès du public permettent généralement de sauver un film, mais elles manquent parfois leur cible , rappelle le journaliste du New York Times . Les sondages d’opinion – « des cartes tirées du chapeau » pour certains réalisateurs sceptiques – indiquaient que Fight Club serait un échec cuisant. Le film a au contraire, rapporté plus de 100 millions de dollars dans le monde.

Malgré tout, comme les enjeux sont de plus en plus importants dans la réalisation d’un film, l’industrie cinématographique a tendance à s’appuyer davantage sur ces recherches pour tenter de laisser le moins de place possible au hasard. « Ce fut un véritable choc, je n’avais jamais reçu de remarques aussi pertinentes sur un projet », déclare un scénariste sous couvert d’anonymat pour ne pas ternir sa réputation.

La plupart des conseillers et des financiers de l’industrie cinématographique ont confirmé avoir déjà eu recours à ce service, mais ils ont refusé de parler du résultat. Les six principaux studios de cinéma hollywoodiens se sont refusés à tout commentaire.

« Tous les scénaristes pensent que leur bébé est beau, déclare Bruzzese. Je suis là pour leur ouvrir les yeux : parfois, les bébés sont laids. »

Ça pourrait presque être du Bergman…

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