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Théâtre interdit

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L’aurait-elle voulu, Fleur Pellerin n’aurait pas pu participer à notre Dispute de ce soir. “Jeudi soir, alors qu’elle se rendait à la première de Liliom, au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, la ministre de la Culture et de la Communication a dû rebrousser chemin , nous apprend une brève du Figaro. Sur le parvis du théâtre, un groupe très remonté d’intermittents de la coordination Île-de-France l’attendait de pied ferme avec tracts et slogans pour lui interdire l’entrée. Ainsi Fleur Pellerin est-elle déclarée « non grata », comme les ministres cet été dans les festivals.” Ailleurs, ce sont les spectacles eux-mêmes qui sont empêchés. “A Angers, le 12 septembre, au cours du festival des Accroche-Cœurs, une douzaine d’intégristes musulmans, soutenus par quelques-uns de leurs homologues catholiques, ont interrompu une représentation d’un spectacle de la compagnie de théâtre de rue Kumulus, Les Squames, nous apprend Politis. Ces esprits exaltés ont accusé de racisme un spectacle qui, précisément, selon son auteur, Barthélémy Bompard, « invite à se questionner sur le regard que nous portons sur l’autre, sur la manière dont on traite la différence ». Le maire UMP, Christophe Béchu, a dans un premier temps interdit le spectacle. Selon l’adjoint à la culture, celui-ci n’aurait « pas cédé face aux intégristes et à l’intimidation », mais aurait « voulu privilégier, sous la pression, la sécurité du public familial ». Puis le maire s’est ravisé en autorisant la représentation de ce spectacle de rue… dans une salle, sous haute surveillance policière. Dans un communiqué intitulé « Des artistes accusés de déranger, des élus tentés de censurer », l’Observatoire de la liberté de création, placé sous l’égide de la Ligue des Droits de l’Homme, dresse le constat suivant pour le déplorer : « Depuis plusieurs mois, nous assistons à des actes d’entrave ou de censure des libertés artistiques. Ils sont de plus en plus souvent accompagnés d’une ingérence politique qui porte atteinte aux libertés d’expression, de création et de programmation. » Et pas seulement en France, comme l’a par exemple rapporté Libération : “trois artistes suisses ont été arrêtés [le 13 septembre] à Zagreb, la capitale croate, au milieu de leur spectacle La Marche lente à poil – consistant à se promener nu dans le cadre d’un festival artistique alternatif.” Une pratique à exclure également dans les sites archéologiques, avec lesquels on ne plaisante pas, en Grèce, comme l’a constaté la correspondante à Athènes du Monde , Adéa Guillot. “Le metteur en scène de théâtre franco-allemand Matthias Langhoff , nous raconte-t-elle, est poursuivi pour avoir « outragé un lieu sacré », en l’occurrence le théâtre antique d’Epidaure, dans le Péloponnèse, en y tournant une scène de nu nocturne, a-t-on appris le vendredi 19 septembre auprès du ministère de la culture. Arrêté avec son équipe dans la nuit de mercredi à jeudi, l’artiste, âgé de 73 ans, a passé plusieurs heures au poste de police de la ville voisine de Nauplie avant d’être relâché jeudi 18 dans l’après-midi. Langhoff avait certes reçu l’autorisation de filmer sur le site d’Epidaure dans le cadre d’un documentaire lui étant consacré mais, selon une source du ministère de la culture, « le script original ne faisait aucunement mention de scène de nu. Nous aurions alors refusé d’octroyer l’autorisation car nous exigeons un respect total de nos monuments ». Alors que le site avait été vidé depuis plusieurs heures de tout public, le gardien de nuit aperçoit vers 2 heures la jeune actrice franco-chilienne Nicole Mersey, dans une interprétation très libre de Circé, courant nue dans l’arène d’Epidaure. Selon un proche de la production, Langhoff tournait en fait sa version du Xe chapitre de l’ Odyssée, où Circé transforme les camarades d’Ulysse en cochons. Plus précisément, il s’agissait de la scène où Ulysse fait ses adieux à Circé. Une séquence destinée à s’intégrer dans le spectacle Cinéma Apollo en cours d’élaboration. Une suite libre au Mépris de Godard, écrite par Matthias Langhoff et Michel Deutsch et coproduite par le Théâtre Vidy de Lausanne et plusieurs autres théâtres suisses. « Très ému », donc, ainsi que le rapporte la presse grecque, le gardien a décidé d’appeler la police. C’est que Matthias Langhoff n’en était pas à son coup d’essai, et peut-être était-il un peu attendu à Epidaure. En 1997, sa version très politique des Bacchantes, d’Euripide, montée à Thessalonique en coproduction avec le Théâtre national de la Grèce du Nord et présentée durant l’été 1997 à Epidaure, avait fait scandale. Son Dionysos faisait son entrée nu, à quatre pattes. Le chœur des femmes, loin du traditionnel chœur de la tragédie grecque, dansait au son de percussions africaines. Et, sacrilège ultime dans un lieu d’où les animaux avaient été bannis il y a des décennies, au nom de la sauvegarde d’une nappe phréatique située sous le chœur, Langhoff utilisait un cheval et un mouton dans sa mise en scène. L’auteur est connu pour se jouer des tabous et pour ses provocations scénographiques. Influencé par Bertolt Brecht, Matthias Langhoff, d’origine allemande et naturalisé français, a monté des pièces dans toute l’Europe, dont le Festival d’Avignon et la Volksbühne de Berlin. En réaction aux accusations du ministère de la culture grec, il a, à son tour, déposé une plainte contre le service archéologique qui avait délivré l’autorisation de tourner le documentaire. Selon le ministère de la culture, cela n’empêchera pas Langhoff d’être convoqué d’ici peu au tribunal pour répondre de « ses actes provocateurs ».” Une histoire qui paraît “délirante , estime Libération, en ce lieu, le théâtre antique d’Epidaure, qui en a vu d’autres, dans un pays où la nudité était la règle pour les jeux sportifs il y a près de trois mille ans.” Les mentalités ont quelque peu changé, depuis…

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