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Théâtres ouverts, ou multiplexes culturels ?

10 min

Le cinéma a ses multiplexes, le théâtre a ces lieux qui proposent spectacles, certes, mais aussi débats en tout genre, rencontres, ateliers… “De la noble Comédie-Française aux discrets, mais costauds, Déchargeurs, du subventionné au privé, les établissements sont de plus en plus nombreux à rentabiliser leurs salles par une offre accrue d’événements de toute sorte, et le public répond présent. Le théâtre qui se contente de faire du théâtre serait-il en voie de disparition ?“ C’est la question que se posait récemment une journaliste de L’Express , Laurence Liban. Pour y répondre, elle est allée vérifier in situ, en commençant par le théâtre des Mathurins, à deux pas des grands magasins parisiens.

“Il est bientôt 19 heures , raconte-t-elle. Du monde ? C’est peu de le dire. Transformé en gare d’aiguillage, le minuscule hall d’entrée affiche huit spectacles dans deux salles seulement. Pour La Peste, de Camus, par Francis Huster, c’est complet. Mais on peut se rabattre sur une épatante fantaisie mortuaire, Anatole, et enchaîner, à 21 heures, sur Dernier coup de ciseaux, une comédie interactive déjantée. Ce mode opératoire convient à Estelle. Célibataire, quinquagénaire et vendeuse dans le quartier, elle adore le théâtre. Sous conditions. « Généralement, dit-elle , je vais au cinéma. Le théâtre, c’est compliqué. Il faut s’y prendre à l’avance et j’ai horreur de planifier. Mais, ici, on peut toujours tenter sa chance. Et puis ça ne dure pas trop longtemps. » Codirecteur du théâtre des Déchargeurs, Ludovic Michel estime à 15% la proportion du public qui vient, telle Estelle, piocher au hasard dans la programmation de ses trois petites salles à horaires multiples. L’étude qu’il a réalisée montre que « son » spectateur type a entre 20 et 40 ans, qu’il dispose d’un pouvoir d’achat certain, qu’il est curieux, exigeant, demandeur mais très, très sollicité. Et surtout zappeur. « Les jeunes ne veulent plus passer deux heures ou davantage au spectacle, commente-t-il. Ils plébiscitent les petits formats, qui correspondent bien, d’ailleurs, aux textes contemporains et permettent la soirée idéale : un spectacle, un resto, un after. » Avec des « modules » courts, il est possible pour les établissements de proposer deux, voire trois horaires par plateau, à condition que les compagnies se contentent d’un rideau noir ou de quelques accessoires. Comme au Festival d’Avignon ? Il y a de cela.

Jonglant avec les heures et les jours de programmation, certains théâtres privés s’en sortent mieux qu’avant. Y compris les grands, comme le vaisseau amiral qu’est le Montparnasse et le respectable Hébertot, qui se sont découvert une deuxième salle et ont appris à la rentabiliser. Mais pour Stéphane Engelberg, codirecteur des Mathurins, cette politique n’est pas seulement stratégique : « Elle permet aussi de donner leur chance à moindre risque à de nouveaux venus ». Et le public suit.

Il est vrai que les comportements ont changé , poursuit la journaliste de l’Express . Et pas seulement depuis la crise. Désormais, les spectateurs souhaitent s’approprier les lieux qu’ils fréquentent. Ils refusent de se laisser intimider par ces temples où la grand-messe du soir se donne deux heures durant, avec ou sans entracte, et puis rideau. Ils ne veulent pas, non plus, prendre de risques. Trop cher. Du coup, avec leur côté libre-service, les « multiplexes » – le mot est exagéré, c’est vrai , concède Laurence Liban – dédramatisent la démarche. Pousser la porte d’un théâtre dans la journée devient envisageable. Voyez le théâtre de l’Odéon, comme il a rendu vie au quartier, le chic VIe arrondissement, en installant un bar saisonnier sur la place, au pied de ses escaliers. Voyez le Rond-Point, ce gros gâteau congelé sur les Champs-Elysées, il y a dix ans encore. Grâce à Jean-Michel Ribes, c’est lumière à tous les étages, profusion, diversité, le tout unifié par le principe de plaisir. « Quand j’ai été nommé, raconte Ribes , on m’a dit : “Surtout, vas-y mollo.“ J’ai fait le contraire. Plutôt que de tout miser sur un seul spectacle, j’en ai lancé six à la fois. Du fait de la proximité des salles, la contagion s’est opérée entre des publics très différents. On nous a insultés. Maintenant, on nous copie. » Avec sa librairie, son restaurant, son slogan publicitaire – « Le rire de résistance » –, ses vedettes et ses débats, le Rond-Point attire un monde fou. Dans le Paris subventionné, toute jalousie bue, la leçon fait réfléchir. Procéder comme Ribes ? Oui, mais comment ? En aérant les vieilles maisons ? Facile à dire. En multipliant les spectacles ? Insuffisant mais nécessaire. En définitive, la réponse est dans l’air du temps : le public en a assez de voir la discussion confisquée par des spécialistes télévisés. Il veut par-ti-ci-per et faire connaître son avis à voix haute. Comme c’était le cas chez les Grecs, inventeurs de la démocratie et du théâtre, ou, plus près de nous, dans les années 1950-1970, avec Jean Vilar ou Jean-Louis Barrault. « Le théâtre avait cessé d’être généreux, estime Paul Rondin, secrétaire général de l’Odéon. Il s’était fermé à ce qui ne lui ressemblait pas. Que faire pour qu’il redevienne un centre de pensée ouvert à une audience lassée par la dématérialisation du débat consécutive à l’usage des réseaux sociaux ? » Ouvrir, justement. Faire venir sociologues, historiens, philosophes, scientifiques. Multiplier les lectures, les rencontres, les visites.

Tandis qu’Olivier Py fait le choix d’offrir son grand plateau à « toute la littérature » et rameute éditeurs, édités et lecteurs enthousiasmés par cet appel d’air, le théâtre de la Ville propose aux familles une journée entière dans ses murs autour de la musique pakistanaise. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, le théâtre a une fonction essentielle aujourd’hui : ralentir le temps. […] Conséquence positive de la multiplication de l’offre, un nouveau phénomène apparaît. C’est la pratique du partenariat entre différents lieux et la circulation des publics qu’elle engendre. C’est ce qui s’est passé cette saison, dans le déshérité XIXe arrondissement de Paris, avec le Cent-quatre, nouvelle plaque tournante de la création artistique, grâce à son patron, José-Manuel Gonçalvès. La Comédie-Française y a créé son dernier Marivaux. Le théâtre de la Ville s’y est délocalisé avec la chorégraphe Robyn Orlin, et ce n’est qu’un début. Côté privé, les Déchargeurs, eux aussi, ont formé avec le Lucernaire et le Vingtième Théâtre (structure municipale) un pôle de diffusion.

Il y a encore du pain sur les planches pour que tout le monde en profite , conclut la journaliste de L’Express , mais, avec l’arrivée aux commandes d’une génération de jeunes directeurs branchés sur leur époque, les lignes bougent à toute allure. »

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