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Tintin au pays du numérique

5 min

(Par Claire Mayot)

Le monde de la bulle est en ébullition après l’entrée d’Amazon dans la BD numérique … a-t-on appris dans le Monde. « Le géant américain a [en effet] annoncé le rachat de ComiXology, la plus importante plate-forme de distribution de bandes dessinées au format numérique.(…) Créé en 2007 à New York, ComiXology distribue en version numérique les albums de plus de 75 éditeurs : les américains Marvel et DcComics, les spécialistes des superhéros ( Iron Man , X men) mais aussi les français Glénat (…)ou Delcourt ». Interrogé dans le Monde, Claude de St Vincent, le directeur général de Media Participations, le numéro un européen de l’édition de bandes dessinées ne se dit pas surpris : « on savait qu’un jour où l’autre allait débarquer un géant américain avec la volonté de nous dire comment vendre de la BD et à quel prix. » avant d’ajouter que « ce rachat rend d’autant plus nécessaire le regroupement des éditeurs francophones sous une même bannière ». Début de riposte avec Izneo, la plus importante plateforme de distribution de BD franco belge. « Créée en 2010 à l’initiative de plusieurs éditeurs : Dargaud, Dupuis, Casterman détient déjà 8000 titres français, précise toujours Claude de St Vincent.

Avec l’extension de la loi Lang sur le prix unique des livres aux ouvrages numériques, la bataille ne devrait pas se situer au niveau des tarifs, nous explique le monde.

Mais « Ce qui va être déterminant, analyse Claude de St vincent, c’est la richesse du catalogue proposé, c’est-à-dire les accords que les plates formes ont avec les éditeurs ». Lui, regrette l’absence de Tintin au catalogue d’Izneo…

Tintin passéiste et rétif au numérique ? Le reporter en jupe culotte, non, mais les éditions Moulinsart qui gèrent les droits du héros de Hergé, oui, déplore le journaliste et tintinophile Quentin Girard dans une tribune publiée dans Libération. C’est son blog qui a fait les frais de ce qu’il estime être « une absence totale de compréhension des nouveaux usages numériques ».Retour sur les faits par l’auteur lui-même : « Un camarade journaliste et moi-même avons lancé, mi février, le Petit 21ème, à la fois un compte twitter et un Tumblr , qui illustre chaque jour l’actualité avec des cases tirées des aventures de Tintin », explique-t-il. Le principe est simple . Un titre de presse- « Un haut fonctionnaire corse assassiné », une image associée – l’assassinat par balles du collectionneur de bateaux par les frères Loiseau dans le Secret de la Licorne, et c’est parti, écrit-il dans Libération. Le procédé n’est pas nouveau, concède-t-il, Le Libé du 5 mars 1983, pour la mort d’Hergé, avait été réalisé de la même manière.

Alerté par une série d’articles de presse vantant l’entreprise de détournement, le service juridique des Editions Moulinsart a sévi : il a demandé à la plate forme de blog Tumblr de supprimer toutes les images. « Nous savions que les Editions Moulinsart, qui possèdent les droits d’exploitation de Tintin, ne sont pas réputées pour leur souplesse, confie le journaliste bloggeur, mais nous pensions pouvoir éviter leur joug » ajoutant que « Le petite 21ème, tout à fait non lucratif, n’a pour but que de rendre hommage à Tintin et à la richesse de l’œuvre de Hergé. Il ne dévoile jamais un album en entier, seulement une case à chaque fois, conformément au droit de citation qui s’applique à toute œuvre », argumente Quentin Girard. Réponse du service juridique contacté par les deux bloggeurs « la jurisprudence considère une case des albums Les Aventures de Tintin comme une œuvre à part entière. Or la citation s’entend par nature d’un extrait, d’un passage d’une œuvre constituant un tout ».

Sur les sites internet de vos journaux, l’affaire a fait grand bruit. Sur twitter, le rédacteur en chef du Huffington post l’annonce : « Je n’achèterai plus jamais un seul Tintin neuf, Moulinsart a pété un câble » et puis des Inrockuptibles à Télérama en passant par le Point qui titrait Tintin en Corée du Nord, tous ont relayé cette tribune pour dénoncer la censure de Moulinsart mais on lira plus volontiers l’analyse du juriste Lionel Maurel sur le site Actualitté.

« S’il on peut considérer qu’il s’agit d’un nouvel exemple de dérapage du droit d’auteur, écrit-il, la société Moulinsart n’en reste pas moins dans son droit et l’usage des images que réalisait « Le Petit 21ème était bien constitutif d’une contrefaçon, selon les termes de la loi française… ».

« On est ici typiquement dans une de ces formes de remix hybrides que le numérique favorise et qui ont bien du mal à rentrer dans les catégories figées du droit d’auteur ». Cette réprobation [médiatique, estime-t-il], ne doit pas s’arrêter aux agissements des héritiers [d’Hergé] mais elle doit déboucher sur une autre articulation du droit d’auteur pour que de telles pratiques créatives soit sécurisées »

Si cet argument juridique ne suffisait pas, Moulinsart en a présenté un autre, nous apprend le bloggeur censuré, celui de « maintenir le caractère neutre et dépourvu d’idéologie politique de l’œuvre d’Hergé ». Commentaire de Quentin Girard dans sa tribune :

« Les Soviets, Les Picaros, Le Lotus Bleu, l’Or Noir, La Syldavie sans oublier l’expurgée Etoile mystérieuse, dire que Tintin n’est pas politique, c’est un peu comme écrire que la Bible n’est pas religieuse, c’est absurde, rétorque-t-il.

Pour lui, « il s’agit [bien plus « pour les Editions Moulinsart] de contrôler tout usage de ses personnages, de ne faire aucune exception afin de protéger sa très rentable utilisation commerciale. Une opinion partagée par Vincent Leconte sur le site du Nouvel Obs. « Moulinsart veille sur ses intérêts pécuniaires comme sur les bijoux de la Castaphiore.(…).Heureusement, le respect de l'oeuvre d'Hergé n'empêche pas de vendre ses droits à Spielberg, ou d’envisager, contre l’avis de son auteur, un nouvel album uniquement pour empêcher le transfert de Tintin au domaine public, ironise le journaliste.

Et Quentin Girard de conclure : « Tintin [...] pourrait être [...] un étendard et un bien culturel commun. Un signe de fierté à promouvoir pour montrer la capacité de notre culture à éclairer et interpréter les enjeux du monde actuel. Au contraire, les éditions Moulinsart ont choisi de mettre le petit personnage sous cloche, dans un musée d'où il n'a pas le droit de sortir. Il prend doucement la poussière. Face à la concurrence des héros de comics et de mangas, accessibles partout et tout le temps, Tintin est invisible.

Les jeunes, petit à petit, ne se tourneront plus vers lui. Ils vont l'oublier. Au-delà d'une simple ligne de bénéfices en bas du bilan comptable des éditions Moulinsart, de toute évidence, Tintin se meurt. »

Mille millions de mille sabordages …

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