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Tintin et Astérix au pays du marketing

5 min

“Voilà ce qui s’appelle une vision à long terme , salue Thomas Sotinel dans Le Monde : fixer la date de publication d’un livre en 2052. Il faut dire que l’existence même de l’entreprise qui vient d’annoncer cette décision, la société Moulinsart, dépend de l’exécution de cette décision. Moulinsart, fondé en 1996, a pour vocation de gérer les droits de l’œuvre d’Hergé. Le Belge ayant rejoint l’infâme Mitsuhirato du Lotus bleu le 3 mars 1983, son œuvre devrait tomber dans le domaine public soixante-dix ans après cette date, soit en 2053, ou plus exactement le 1er janvier 2054, réduisant à néant la raison d’être de Moulinsart. Répondant à notre confrère Frédéric Potet, Nick Rodwell, l’administrateur de cette société, baptisée du nom de la demeure seigneuriale rachetée par le capitaine Haddock, a esquissé [dans les colonnes du Monde ] la stratégie qu’il entendait mettre en œuvre pour éviter ce cataclysme : « On aura une nouveauté en 2052, pour protéger les droits. » Et d’ajouter : « Je cherche un moyen. » C’est bien d’une esquisse qu’il s’agit. On ne sait pas, par ailleurs, quel rôle Nick Rodwell, né en 1952, compte jouer dans ce projet : laisser des instructions dans un coffre qui ne pourra s’ouvrir qu’à la date fatidique ? Lancer en même temps que l’élaboration de la « nouveauté » celle d’un sérum de longue vie qui lui garantira de vivre centenaire ? Faire construire une machine à voyager dans le temps afin de superviser lui-même la conception d’un livre dont Hergé avait bien spécifié qu’il ne voulait pas, ayant clairement expliqué que Tintin ne devait pas lui survivre ?” , s’interroge Thomas Sotinel.

Ce qui n’est pas le cas d’Albert Uderzo, difficile de l’ignorer vu l’intense campagne médiatique qui a accompagné la sortie d’Astérix chez les Pictes , 35e album des aventures du plus célèbre des Gaulois. Comme l’a raconté, par exemple, Stéphane Jarno dans Télérama , “après « soixante-huit ans de BD dans les pattes », Albert Uderzo (86 ans) a fait valoir ses droits à la retraite. Il s’efface devant un nouveau tandem : le scénariste Jean-Yves Ferri et le dessinateur Didier Conrad ont été autorisés à adopter le Gaulois et sa tribu. […] Fallait-il faire comme Hergé, qui n’a pas voulu que Tintin lui survive ? Mais comment dire stop ? Films à gros budget, parc d’attractions, jeux vidéo, licences commerciales nombreuses et variées, Astérix est devenu au fil des ans une marque internationale. Vendu à 352 millions d’exemplaires dans le monde, traduit en cent onze langues et dialectes, ce géant génère chaque année des sommes colossales.” D’où un lancement extrêmement contrôlé et une campagne de presse “marquée , déplore Didier Pasamonik sur Actua BD , par un embargo interdisant aux journalistes de lire l’ouvrage avant publication. La période qui précède la publication de cet album [a même ridiculisé] la presse , estime-t-il : six articles dans Le Monde et une une de Casemate cet été, un numéro spécial de Géo-Histoire, un autre du Point qui sortent un peu avant l’album… Tout cela sans qu’aucun journaliste n’ait lu le livre seules quelques images sont délivrées au compte-goutte. Les conférences de presse de lancement tournent autour des conditions de la reprise […] et du nouvel album, on ne sait rien. Personne ne s’en offusque : la presse, vendue depuis si longtemps à la publicité, a tellement l’habitude de faire de la promo sur les produits culturels , accuse le polémiste. Il n’est que François Chrétien, dans Ouest France, pour se rebeller contre cet état de fait le 17 octobre dans un article intitulé : « Parlez d’Astérix, mais ne le lisez pas ! » […] Outre qu’il y a une confusion entre l’information et la critique, qui sont deux objets très différents de l’action journalistique, […] Astérix a ceci de particulier qu’il est, depuis 1966, « un phénomène ». Il est possible de parler d’un phénomène sans même le lire. De nos jours, les « communicants » jouent sur cette ambiguïté.” Certains critiques ont tout de même fini par lire l’album. “Tout est là, dans cet Astérix chez les Pictes, se réjouit ainsi Christophe Levent dans Le Parisien. Tout et même un peu plus. Un petit parfum de classique, un doux goût d’enfance et d’esprit – celui du regretté Goscinny – retrouvé. […] Bien rythmé, sans temps mort ni fausse route. Côté pinceau, c’est à peine si l’on devine, derrière un ou deux personnages, qu’Uderzo n’a plus la main. Mieux, Didier Conrad apporte parfois un zeste de fraicheur à un trait archiconnu.” Pour Olivier Delcroix, dans Le Figaro , “plus qu’un copiste appliqué, le dessinateur, en héritier respectueux, a su insuffler une belle modernité et beaucoup de tendresse aux personnages clefs de la saga. Il réussit donc son examen de passage avec mention très bien.” Si Stéphane Jarno, dans Télérama , trouve tout de même que “cette virée écossaise a des allures d’aimable récitation” , Laure Garcia trouve au contraire dans Le Nouvel Observateur qu’on “sent que Ferri et Conrad se sont bien amusés. Leur entrain est contagieux, la lecture fluide, on sourit et on rit, et on revient souvent en arrière pour savourer un détail. La relève est assurée.” Mais sa critique « pour » fait face, une rareté dans l’hebdomadaire, à un « contre » assassin, signé Jacques Drillon. Pour lui, “le scénario est à peu près sans intérêt, le dessin semble adroit au premier regard et puis l’œil bute sur une caricature outrée, sur une trogne basse. Les personnages habituels sont assez bien rendus, mais les autres, qu’il a bien fallu créer, sont naïfs, mal faits, et hors style. Pas un seul qui soit amusant. Des anachronismes par paquets de douze, des calembours qui donnent envie de pleurer. Le résultat : tout trop. C’est la bonne recette. Vous tirez à cinq millions, dont deux pour la France.” Résultat, annoncé par une brève du Monde : “20 000 albums d’ Astérix chez les Pictes ont été vendus en France par la Fnac jeudi 24 octobre, jour de sa sortie. Le dernier volume des aventures du Gaulois a battu le record établi par le roman Cinquante nuances de Grey en 2012 (15 000 ventes les deux premiers jours), a indiqué la Fnac.” Voilà qui fera au moins le bonheur des libraires !

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