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Tous photographes

5 min

“Serpent de mer du Louvre depuis plusieurs années : le projet de réaménagement de la Pyramide est enfin lancé , a relaté toute la presse. Les travaux ont commencé en juin et vont s’échelonner jusqu’en 2017, selon un savant phasage qui va permettre au musée de redistribuer tous ses espaces d’information, de billetterie, de vestiaire et de librairie, tout en continuant à accueillir le public, sans réduire ses horaires. Inaugurée en 1989, la Pyramide , rappelle Sabine Gignoux dans La Croix, avait été conçue pour accueillir 4,5 millions de visiteurs par an. Or elle en reçoit aujourd’hui plus du double (9,33 millions) avec de longues files d’attente à la clé et des problèmes d’orientation du public, des vestiaires et des sanitaires trop petits, des nuisances sonores.” “Il suffit , témoigne Vincent Noce dans Libération, de se joindre à la file d’attente sous la pluie, avant de chercher une salle un peu éloignée, ou de passer par les toilettes, pour savoir que le palais n’a rien d’accueillant. Le personnel est à bout. La grève, en avril, de protestation contre les agressions lancées par les bandes de jeunes pickpockets est un signal d’alerte. Ces conditions déplorables aggravent une consommation culturelle de masse, dans laquelle la perception de l’art est mise à mal. Sur les 50 000 touristes affluant les jours de pointe, beaucoup n’ont pour seul objectif que de se photographier eux-mêmes devant la Joconde dans une cohue indescriptible. Tout n’est pas si sombre , relativise Libération. La visite moyenne dure près de trois heures. Une personne sur dix s’offre un audioguide. Mais le Louvre est un îlot touristique dans la cité. Ce phénomène n’a fait que s’accentuer, Chinois et Brésiliens venant en renfort des Américains et des Japonais. La part des Français (24%) et des Parisiens (moins de 9%) a encore régressé, signe d’une sérieuse déconnexion entre les citadins et leur patrimoine.”

Il est une citadine cependant qui a fait l’expérience de passer une journée avec La Joconde : c’est Christel de Taddeo, qui a consigné l’expérience dans Le Journal du Dimanche. “Pour arriver les premiers auprès de son sourire, raconte-t-elle, ils ont patienté près de deux heures devant l’entrée du musée se sont élancés en courant dans le dédale du Louvre après avoir passé le contrôle des billets. Il est 10h14 ce vendredi lorsque le Louvre ouvre ses portes. « Ce sont surtout les touristes asiatiques que l’on voit cavaler au moment de l’ouverture », note un agent de surveillance. En dépit des pictogrammes qui balisent les couloirs pour mener les visiteurs jusqu’à Mona Lisa, certains d’entre eux, trop pressés, arrivent à se perdre. « Joconde ? Joconde ? », s’enquièrent alors les voyageurs désorientés avant de reprendre leur course effrénée dans la bonne direction. Dans la salle encore déserte, ils peuvent, durant quelques minutes, poser avec elle avant la cohue. Un jeune homme dégingandé, polo marine et pantalon en velours, a retiré ses lunettes et brandi son portable : avec un sourire compassé, il se prend en photo devant elle jusqu’à obtenir un cliché satisfaisant avant de disparaître avec le précieux selfie. Comme lui , témoigne la journaliste du JDD, la plupart des visiteurs quittent la salle sans même un regard pour les autres toiles. Pas même pour Les Noces de Cana, de Paul Véronèse, la plus grande toile du Louvre, qui lui fait face. […] Inestimable Joconde qui attire entre 15 000 et 20 000 visiteurs chaque jour. Mona Lisa est bien plus que l’objet d’art le plus photographié au monde. C’est un monument. James, 26 ans, est venu de Manchester avec sa girlfriend, Nicole, « pour voir la tour Eiffel et la Joconde ». James est content : « On la reconnaît bien. » Avec Nicole, moulée dans un combishort pailleté, ils ont pu prendre beaucoup de photos qu’ils ont immédiatement postées sur Facebook. […] « C’était tellement surréaliste de voir l’un des tableaux les plus célèbres au monde en personne ! », avait écrit Kim Kardashian sur son blog après avoir visité le Louvre et posté sur Twitter une photo d’elle et de sa mère devant la Joconde. […] En retrait, Nico mitraille les touristes qui se prennent en photo. « Ce qui m’intéresse, c’est l’interaction entre les œuvres et les hommes, explique ce Néerlandais. La Joconde est magnifique, mais la plupart de ces personnes ne prennent même pas dix secondes pour la regarder. Ils viennent faire une image et ils repartent aussi vite. Je n’ai même pas le temps de faire le point sur eux qu’ils ne sont déjà plus dans le champ. »

Cette pratique intensive de la photographie muséale sauvage, les pouvoirs publics ont décidé de l’officialiser, comme l’a raconté Sophie Cachon dans Télérama. “Avant, rappelle-t-elle, quand on dégainait l’appareil photo ou le portable dans un musée, les gardiens surgissaient pour nous le faire remballer dans toutes les langues. Forbidden, le selfie devant Raphaël ou Monet, pour des questions de sécurité ou de droits d’auteur, et malgré des visiteurs en pétard et des associations vent debout. Depuis deux ans, ces dernières ont travaillé avec le ministère de la Culture à l’élaboration d’une charte, « Tous photographes », rendue publique cet été. C’est désormais officiel : on a le droit d’immortaliser La Joconde ou un petit rat de Degas (et de diffuser les clichés sur les réseaux sociaux), à condition de ne pas utiliser de flash, ni de photographier les gardiens. Pour le Louvre, qui avait renoncé à faire la chasse aux photographes depuis deux ans, cela ne changera rien les visiteurs continueront de voir les œuvres l’œil vissé au portable et l’audioguide à l’oreille. Mais pas encore à Orsay, qui entend faire des tests dans certaines parties du musée avant d’ouvrir ses portes à l’image numérique.” Pour les selfies devant L’Origine du monde , il faudra attendre encore un peu…

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