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Treize commandements et dix tares

7 min

Djinn Carrénard, vous savez Arnaud, le réalisateur de Donoma , “film autoproclamé « le moins cher du monde » (150 euros)” , vient de monter sa boite de production et de publier à cette occasion ses 13 commandements, apprend-on dans un édito non signé du mensuel So Film . “Un nouveau dogme – et Dieu sait si on aime les dogmes , se réjouit l’éditorialiste anonyme – auquel il nous paraissait utile d’apporter quelques précisions d’usage.” Les 13 commandements sont donc de Djinn Carrénard, les précisions de So Film , à vous de reconnaître ce qui est quoi…

“1. Les acteurs utilisent un langage contemporain , à base de smileys. / 2. Les comédiens professionnels et amateurs sont mélangés et les origines sociales sont mixtes , comme les salades. / 3. Un personnage n’a ni morphologie ni couleur, ni sexe attitré , mais sur le tournage, des toilettes séparées hommes et femmes seront tout de même à disposition. / 4. Les durées de tournage doivent être très confortables , afin que chacun puisse être chez lui le vendredi à 18h. / 5. Le ciment du travail de l’équipe est l’amusement , mais la consommation d’alcool est encouragée. / 6. La configuration technique est légère et l’équipe de tournage réduite , au point de pouvoir tenir dans une Clio sport. / 7. Des projections test avec formulaire de satisfaction sont réalisées avant la finalisation du montage , dans une démarche de démocratie participative très 2007. / 8. L’équipe artistique et technique du film est impliquée dans la promotion , et ne peut décliner une invitation aux Enfants de la télé pour quelle raison que ce soit. / 9. La promotion est itinérante , et s’effectuera dans des caravanes équipées de paraboles. / 10. Le street-marketing est la base de la promotion, c’est un art de rue qui s’invite sur le net , principalement dans l’onglet spam de la boite mails. / 11. La promotion est portée par une communauté qui a suivi le film dès sa genèse , et peut donc exprimer pleinement sa déception quant aux espoirs initiaux. / 12. Une démarche pédagogique fait partie intégrante de notre promotion , qui sera donc chiante. / 13. Les salles d’arts et essai sont prioritaires dans la diffusion de nos films , afin que le moins de personnes possibles puissent les voir.

L’histoire dira si ce nouveau dogme durera aussi longtemps que celui de Lars Von Trier…

En tout cas, après ce qu’il FAUT faire, version Djinn Carrénard, voilà ce qu’il ne FAUT PAS faire, version Cahiers du Cinéma. Sur la couverture de leur numéro de décembre, une question, dramatisée par la mise en page : « Le cinéma d’auteur sur une mauvaise pente ? » L’éditorial, signé de leur rédacteur en chef, Stéphane Delorme, est titré « Les dix tares » , et commence ainsi : “Le numéro de fin d’année liste traditionnellement les Top Ten – ce numéro ne déroge pas à la règle. [Pour information, le numéro 1 des votants est Holy Motors , de Leos Carax.] […] Plutôt que de commenter les Tops , poursuit Stéphane Delorme, nous avons préféré nous attarder sur les tares du cinéma d’auteur contemporain. Ce geste s’inscrit dans la politique critique affirmée de la revue, travail mené avec le texte sur « les experts » (n° 678), le compte rendu cannois (« phallos, salauds, machos, etc. », n° 679) et avec la couverture du numéro de novembre sur un film que nous n’avions pas aimé, Amour de Haneke. On défend forcément un cinéma contre un autre, cela a toujours été la politique des Cahiers, mais il faut aussi pouvoir s’attarder autant sur l’un que sur l’autre. S’enfermer dans une tour d’ivoire calfeutrée de grands films passerait sous silence la réalité commune du cinéma. Il faut s’attarder sur ce qui coince.

Quelle est la réalité aujourd’hui ? Un cinéma reposant sur un certain nombre de conventions et de clichés avançant masqués, avec une très lourde tendance pontifiante que plusieurs de nos « dix tares du cinéma d’auteur » épinglent.” Ces dix tares, je vais y venir, mais laissons encore la parole au rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma , qui, après des années où la politique de la revue semblait être d’ignorer souverainement l’ennemi héréditaire des années 50-60, ne résiste pas, c’est nouveau, à lui apporter publiquement la contradiction… “Nos Top Ten le montrent , écrit Stéphane Delorme : on attend du cinéma de l’audace et du cœur. L’éditorial de Positif du mois dernier (nous y voilà !) faisait l’éloge des films bien faits et maîtrisés. Qu’en a-t-on à faire des films efficaces s’ils sont sans vie et sans affect ? La critique n’est pas là pour noter les belles carrosseries. Pas là pour admirer, mais pour aimer.”

Alors, ces « dix tares du cinéma d’auteur » selon Les Cahiers du Cinéma , me direz-vous ? Eh bien les voici. Elles sont chacune agrémentées d’un texte explicatif, que je ne vous citerai pas, mais qui comporte à chaque fois exemple de la tare en question et contre-exemple de films non « tarés », est-ce à dire « sains » ? 1ère tare, “le pitch” , le film résumable en une phrase. Exemple : Shame et Superstar , contre-exemple, Oncle Boonmee , Tabou et Holy Motors . / 2ème tare, “la continuité dialoguée” , le scénario illustré à l’écran. La Terre outragée et Dans la maison d’un côté, Rengaine et Donoma de l’autre. / 3ème tare, “le syndrome Natascha Kampusch” , les films inspirés par des faits divers, genre 38 témoins ou A perdre la raison . Dans le genre, les Cahiers préfèrent Compliance et 17 Filles . / 4ème tare : “le culte de la maîtrise” . Honnissons Christopher Nolan, David Fincher et le Melancholia de Lars von Trier, louons, c’est audacieux, Cheval de guerre de Spielberg et Cosmopolis de Cronenberg ! / 5ème tare : “un sérieux de pape” . Triste à mourir, Béla Tarr et son Cheval de Turin , allègre et généreux, Terrence Malick, c’est une façon de voir… / 6ème tare : “des films sans image” . Il n’y a rien à voir dans L’Exercice de l’Etat , mais beaucoup dans Melancholia , pourtant trop maîtrisé, voir le point 4. Et ainsi de suite : n° 7, “les acteurs interchangeables” , n° 8, “les non-lieux du montage” , n° 9, “le radical chic” , et enfin, n° 10, “la fantaisie pas drôle” .

Tout cela, évidemment, se discute. On attend impatiemment l’éditorial en réponse du sexagénaire Positif !

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