LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Un art dangereux doté d'un pouvoir très concret

4 min

« Coït », « excitant », « pisse »… Qui pourrait avoir l’idée d’accoler des mots pareils, sinon un censeur ? , s’interroge Hugues Le Tanneur dans Les Inrockuptibles. Le mot « communion » aussi est sujet à caution. N’y aurait-il pas derrière tout cela un complot sadien ? Ce qui surprend toujours avec la censure, c’est l’imaginaire débridé de ses représentants. Joué à Bruxelles dans le cadre du dernier Kunstenfestivaldesarts, (et demain soir au Théâtre des Abbesses, à Paris, dans le cadre de Chantiers d’Europe Lisbonne-Paris), Trois doigts sous le genou, du comédien et metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, est le fruit doux-amer d’une plongée au cœur des archives de la censure qui s’exerça durant la dictature salazariste. Pendant quarante-huit ans, de 1926 à 1974, le Portugal a vécu sous un régime fasciste et colonialiste où droits civils et libertés politiques furent violemment réprimés sous la domination d’António Salazar.

Depuis peu, les archives nationales portugaises ont rendu public des documents concernant les années de dictature. C’est en fouillant dans ce matériau que Tiago Rodrigues est tombé sur des dossiers concernant la censure, qui l’intriguèrent au point d’avoir envie d’en tirer un spectacle. « Ce qui m’a intéressé dans ces archives de la censure, explique-t-il , c’est l’importance extrême accordée au théâtre, perçu par les censeurs comme un art dangereux doté d’un pouvoir très concret. Cela m’a beaucoup touché, même si c’était de façon un peu paradoxale. Parce que, pour moi, il est toujours très important de savoir, quand je travaille sur un projet artistique ou quand j’apprends un texte par cœur, quel est l’impact de ce projet ou de ce texte sur le public. J’ai pensé : “C’est quand même incroyable ce que ces hommes et ces femmes racontent du théâtre. Si je disais la même chose moi-même, ça paraîtrait naïf ou utopique !” ».

L’ironie du spectacle tient précisément à cette ambiguïté , estime le critique des Inrocks . Sur scène, les acteurs Isabel Abreu et Gonçalo Waddington exposent sous forme de double jeu les indications restrictives imposées par le comité de censure. Changeant régulièrement de costumes, ils multiplient les niveaux de langage, donnant en quelque sorte raison a posteriori à ceux qui entendaient cadrer un art considéré comme facteur de désordre. Aujourd’hui, bien sûr, cela paraît dérisoire de prétendre amender O’Neill, Shakespeare ou Racine pour ne pas « troubler » les oreilles du public. Mais ces comités de censure composés de militaires à la retraite, de prêtres et d’universitaires professaient une foi confondante dans l’impact du théâtre.

Non seulement les mots, mais aussi le jeu des acteurs faisaient l’objet d’une attention extrême. Les costumes féminins étaient surveillés de près. D’où le titre de ce spectacle – « trois doigts sous le genou » mesurant la hauteur limite autorisée pour un ourlet. Mais de quelle limite parle-t-on quand on estime que « suggérer au public ce qui pourrait être montré est aussi nuisible que le montrer vraiment » ? Pour les censeurs, le théâtre est plus dangereux que le cinéma car il agit directement sur nos sens à travers la présence physique des acteurs. Il est plus communicatif et, de ce fait, plus « contagieux ». Réunion de personnes face à d’autres personnes, le théâtre agit comme un virus.

Né en 1977, trois ans après la révolution des œillets qui a mis fin à la dictature, Tiago Rodrigues a été surpris par la réaction du public lors de la création du spectacle au Portugal. « Ceux qui ont vécu sous la dictature ont eu des réactions très émotives, raconte-t-il . Comme l’actrice Carmen Dolores, par exemple, qui pendant sept ans a écrit sans succès au comité de censure pour avoir l’autorisation de monter la pièce Andorra de Max Frisch. En voyant le spectacle, elle a dit : “Enfin, j’ai ma réponse.” » Le courrier, accompagné d’un timbre fiscal, que Carmen Dolores envoie à la censure est un motif récurrent de Trois doigts sous le genou. Sachant que seulement trois demandes étaient autorisées par la loi et qu’au-delà elle était passible de poursuites, son insistance constituait en soi un acte de rébellion.

Présent dans le cadre de Lisbonne-Paris, quatrième édition du festival Chantiers d’Europe sous l’égide du Théâtre de la Ville, Tiago Rodrigues a l’occasion pour la première fois de montrer une de ses créations sur une scène française. Aux côtés du collectif Teatro Praga et de bien d’autres – dont on pourra voir plusieurs spectacles dans le cadre de ce festival –, le metteur en scène représente une jeune création portugaise en ébullition malgré des restrictions budgétaires drastiques. « Il se passe beaucoup de choses aujourd’hui à Lisbonne, ce qui est en partie dû au fait que la ville est très ouverte, explique-t-il. Il y a une émulation dont je suis moi-même un exemple. […] Je pense malheureusement qu’aujourd’hui la situation est beaucoup plus difficile pour ceux qui débutent. Sans parler de la remise en question du festival d’Alcantára faute de soutiens financiers. En même temps, Lisbonne abrite une communauté artistique plus importante que jamais, qui est toujours en débat. Il y a une force joyeuse face à la crise. Même si cette joie est aussi teintée d’amertume et de frustrations. »

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......