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Un Cannes très littéraire, sans écrivain au jury

6 min

Et si le navrant palmarès du Festival de Cannes s’expliquait par l’absence d’écrivains autour de Nanni Moretti ? “Drôle de paradoxe , notait Pierre Assouline dans sa chronique du Monde des Livres , « La Vie littéraire » , dès le deuxième jour des festivités : on ne comptait pas un seul écrivain dans le jury du 65e Festival de Cannes, alors que rarement l’inspiration des filmeurs de tous horizons aura été aussi littéraire. Le constat dressé par Julien Gracq, après avoir passé plusieurs années à lire des scenarii à la Commission d’avance sur recettes, n’a rien perdu de son actualité : « Le cinéma ne s’est toujours pas émancipé de la littérature. » C’était à la fin des années 1960, mais c’est aussi vrai au début des années 2010. Encore qu’il ne faille pas l’entendre sur un ton désabusé : la fiction romanesque ayant de tout temps servi d’inépuisable vivier à histoires, il y a tout lieu de se féliciter , estime le chroniqueur littéraire, qu’elle poursuive sa fonction de fournisseur attitré. Cet état de fait consacre les écrivains dans leur vocation universelle de créateurs de monde, d’imaginaires et de personnages – même s’ils n’ont jamais attendu leur salut du 7e art.

Mais, quand l’image a depuis longtemps pris le pas sur l’écrit, comment ne pas éprouver le goût léger de la justice, en découvrant au milieu de l’affiche de Sur la route, le nouveau film de Walter Salles, toute une ligne en gros caractères, non pas perdue en bas mais au milieu juste au-dessus du titre : « D’après le roman emblématique de Jack Kerouac ». Cela fait plaisir , se réjouit Pierre Assouline, comme si on était de sa famille.

On fut plus déçu , poursuit-il, en découvrant la composition du jury présidé par Nanni Moretti : trois réalisateurs, quatre acteurs et un couturier. Qu’est-ce que Jean-Paul Gaultier faisait dans cette galère ? On nous apprend qu’il aime le cinéma et qu’il a par le passé dessiné des costumes pour deux ou trois films. On voit mal en quoi cela prédispose à juger. Et pour avoir attentivement lu ou écouté un certain nombre de comédiennes et de comédiens, on n’est pas plu convaincu de la qualité de leur jugement, pour ne rien dire de ces jeunes filmeurs sincèrement persuadés que l’histoire du cinéma commence avec Steven Spielberg et qu’il ne doit rien aux autres arts.

L’absence d’un écrivain est d’autant plus étonnante qu’on assiste depuis quelques années à un regain d’adaptations, illustré avec éclat par quatre films en compétition (sur vingt-deux) : outre Sur la route, il y avait Cosmopolis, de Cronenberg, d’après Don DeLillo, De rouille et d’os, d’Audiard, d’après Craig Davidson, et Vous n’avez encore rien vu, de Resnais, d’après Jean Anouilh. Pour ne rien dire des films tirés d’Alfred de Musset, George V. Higgins et Matt Bondurant ou des « vie et œuvre » de Mishima et d’Hemingway qui ont inspiré des biopics. Jusqu’au dernier film de Claude Miller, tiré de Thérèse Desqueyroux, de Mauriac. Et sans parler des films à venir : L’Ecume des jours, de Gondry, d’après Boris Vian, ou Mal de pierre, de Nicole Garcia, d’après Milena Agus…

Rarement la sélection aura été aussi littéraire, et le jury si peu. La présence d’un écrivain dans ses rangs était pourtant une tradition depuis 1949 : Hanif Kureishi, Linn Ullmann, Emmanuel Carrère, Orhan Pamuk, Toni Morrison, Edwige Danticat, Erri De Luca (puisqu’on en parle aujourd’hui…), Philippe Labro, Yasmina Reza, Zoe Valdès, Antonio Tabucchi, Nadine Gordimer, Peter Handke, Norman Mailer, Jorge Amado, Jorge Semprun, Garcia Marquez, pour ne citer que les plus récents et sans remonter à Paul Vialar, en ont été. Il y eut même des années où le jury comptait non pas un, mais deux écrivains : Patrick Modiano et Arundhati Roy, Paul Auster et Michael Ondatjee, Kazuo Ishiguro et Cabrera Infante… Et même des écrivains présidents du jury : Maurois, Genevoix, Cocteau, Pagnol (encore ces deux derniers étaient-ils aussi cinéastes… Mais aussi) Achard, Giono, Salacrou, Chamson, Asturias, Tennessee Williams… L’expérience n’a pas été renouvelée depuis William Styron en 1983. Il est vrai qu’ils ont laissé des souvenirs contrastés. Un certain scandale reste attaché à la présidence de Françoise Sagan (en 1979) après qu’elle eut publiquement révélé dans un article (alors qu’elle était tenue au secret à vie sur les délibérations) et dénoncé (ce qui n’a pas arrangé son cas) les pressions de la direction du Festival pour que le jury penche en faveur d’ Apocalypse Now, de Coppola (qui doit tant à Joseph Conrad), alors qu’il en pinçait pour Le Tambour, de Schlöndorff (qui doit tout à Günter Grass). Cela se termina par une Palme d’or ex æquo, par la fronde de la presse contre la direction du Festival et par la vengeance de celle-ci avec la publication des notes de frais apocalyptiques et tambourinantes de la présidente du jury.

Georges Simenon, président du jury en 1960, fit également scandale, mais autrement. Non seulement il milita contre ses jurés afin que la palme revînt à La Dolce Vita, de Fellini, qui l’avait enthousiasmé, et ne l’emporta que d’une voix après avoir convaincu entre deux parties de ping-pong l’écrivain Henry Miller de voter comme lui, mais il dut affronter la bronca du public et les lazzis d’une partie de la critique lors de la remise des prix. Cette consécration marqua le début de la gloire de Fellini et scella son indéfectible amitié avec Simenon.

Voilà pourquoi , conclut Pierre Assouline, l’absence d’un écrivain est toujours regrettable dans ce jury. Car c’est se priver d’une sensation du monde, d’un point de vue critique original et d’une certaine idée de l’art de raconter des histoires.“

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