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Un coup d'œil sous les tutus

5 min

Nous entamons ce soir une semaine de revues de presse auxquelles vous auriez pu échapper, autour d’articles qu’il serait dommage de laisser disparaître avec l’année 2012. C’est ainsi qu’en septembre, après une tournée d’été triomphale, les Ballets Trockadero de Monte Carlo, composés de danseurs… et de danseurs, étaient de retour à Paris. Laurence Liban, de L’Express , proposait d’aller jeter un coup d’œil sous les tutus.

“Il n’en finit pas de mourir, ce vieux cygne blanc, solitaire dans la nuit bleu marine de l’amphithéâtre antique de Vaison-la-Romaine , écrivait-elle. Ses ailes battent l’air en vain et ses plumes tombent par poignées du tutu blanc, tandis que l’émotion fait peu à peu place au rire chez le spectateur. C’est qu’elle a le nez bien grand, cette prima ballerina, et les jambes aussi flageolantes qu’osseuses. Postés dans les coulisses, ses camarades se tordent. Emules de Maïa Plissetskaïa, elles se nomment à la scène Nina Immobilashvili, Irina Kolesterolikova ou Natalie Kleptopovska. Mais, à la ville, c’est une autre paire de jambes : poilues, musclées, bronzées, elles appartiennent aux danseurs des Ballets Trockadero de Monte Carlo, désopilante et résolument classique, composée d’hommes exclusivement.”

“Nés en 1974, précise un encadré de l’article, au début du mouvement gay californien, les Ballets Trockadero ne comptent que deux danseurs classiques sur dix membres. Mais le concept est là : revisiter le répertoire sur le mode parodique. Soutenus par le public et une partie de la presse, les Trocks ne se font pas que des amis : le directeur artistique, Tory Dobrin, se souvient de l’opposition, dans les années 1980, d’une bonne part des danseurs, inquiets à l’idée d’être assimilés à ces hommes en tutu ridiculisant la danse. Mais la lame de fond emporte les réticences. Et des compagnies cousines éclosent un peu partout, comme le Ridiculous Theater ou le All Males Comedy Ballet.”

Retour à Vaison-la-Romaine, plus tôt dans le journée. “En file indienne sur le côté ombragé des trottoirs, des garçons bâtis comme des apollons (enfin, pas tous, regrette la critique de L’Express) se dirigent vers la fournaise de pierre où, dans quelques heures, ils présenteront, sur le mode de la parodie, des extraits des grands tubes. Dont Le Lac et l’increvable Paquita, royaume de la pantomime propice aux outrances blagueuses. Il y a là toute l’Amérique noire, blanche et métissée, mais aussi quelques Européens, dont le Niçois Claude Gamba, ancien de l’Opéra de Paris. Avec d’autres, comme Roberto Forleo, formé à l’atelier Rudra-Béjart, il représente la nouvelle génération de « Trocks ». Celle des garçons entrés dans les meilleurs académies de danse et qui renoncent à une carrière balisée pour se faire une vie amusante. « Intégrer le Trockadero est devenu un choix de carrière presque comme un autre, explique le directeur de la compagnie, Tory Dobrin. Il y a une vingtaine d’année, les danseurs y entraient déjà âgés. C’était pour eux une façon inespérée de prolonger leur vie de professionnels classiques. »

Tutus rouges et roses, lunettes de soleil, casquettes de base-ball ou turban… Les « ballerins » répètent Paquita sous la direction de Tory Dobrin et le regard médusé des techniciens vaisonnais, que tant de pectoraux sous tant de tulle étonnent. Montés sur pointe, ces messieurs en chaussons roses s’envolent avec grâce vers les bras de leurs partenaires. Sifflets, applaudissements, éclats de rire. Les copains ne boudent pas leur plaisir (comme dirait Joëlle Gayot). Cette camaraderie sans arrière-pensée n’a pas souvent cours ailleurs, là où l’art de Terpsichore est vécu comme une religion. Ici, ni étoiles ni hiérarchie, sinon celle du talent. Des disputes, peut-être. Comme ailleurs. Pour les perruques, par exemple, qui sont de taille unique et se coiffent selon l’humeur de chacun : blonde un jour, afro le lendemain. De même, jupons et corsets se déclinent en trois tailles, ce qui permet des changements de rôle à peu de frais. Entassés à même le sol comme une pile de pancakes, les tutus les moins fragiles attendent preneurs. Ils seront lavés à l’eau et à la vodka, histoire de chasser les bactéries sans leur faire subir de trop hautes températures. Certains ont été créés pour la tournée du Châtelet, en 2009. D’autres ont été rachetés au Boston Ballet ou datent des temps héroïques de la fondation.

L’heure du spectacle approche. Réparties dans des cabines préfabriquées, les grâces aux muscles de velours se maquillent en froufroutant des cils. « C’est l’un des moments que je préfère. On se voit peu à peu devenir une femme. C’est fascinant », explique Roberto Forleo, toute pilosité dehors, y compris sous les bras. Bénigne pour lui, la transformation est plus délicate pour son voisin, taureau noir râblé et légèrement bedonnant qu’une tonne de fond de teint et de rouge à lèvres métamorphosera en appétissant bonbon rose.

Alors que le public pénètre dans les gradins, Robert Carter, star impériale et beauté féline irascible, rugit d’impatience. Après trois mots de bienvenue en franco-russe d’opérette, c’est parti dans la chantilly. Diaphanes, avec des bras comme des cous de cygnes et des airs éthérés, Yakatarina, Marina, Natalie, Irina et les autres, toison dehors et mollets de sylphides testostéronées, glissent comme des fantômes sur Le Lac des cygnes. Mythe de la danse éternelle, le ballet ne prête pas à rire. Mais comment faire autrement quand Siegfried, le prince amoureux, si fragile sous sa perruque de garçon coiffeur, lorgne de manière éhontée une copine, là-bas, au deuxième rang, oubliant de rattraper sa partenaire ? Laquelle se vautre à ses pieds et se relève en se marrant. Plus tard, c’est encore la cata : Ida Snizova, ou peut-être Giuseppina Zambellini, lève la jambe à contre-temps, ce qui lui vaut un pincement de fesse de la part d’Andreï Verikose. Bref, les incongruités s’accumulent, burlesques, friponnes, sans que jamais les interprètes oublient la qualité technique qui fait la réputation de l’iconoclaste formation. Vers les 12 coups de minuit, enfin, alors qu’on a ri tout son soûl, l’âme du vieux cygne égaré dans le corps dégingandé de Paul Ghiselin vient mourir sur la scène. Si drôle, si triste et tellement trock.”

Joyeux Noël à toutes et à tous !

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