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Un "je" insupportable

9 min

“Une semaine après la mort de Mohamed Merah, écrivait Jean Birnbaum dans son éditorial du supplément littéraire du Monde , policiers et journalistes s’efforcent de reconstituer les motivations du tueur. Les écrivains, avec leurs outils et leurs techniques propres, peuvent-ils participer à l’enquête ? En passant la conscience de l’assassin au scanner de la fiction, ont-ils la moindre chance d’éclairer ce qui s’est joué dans sa tête ?“

Le Monde des Livres de ce jour-là, le 30 mars, répondait par l’affirmative en publiant en une un texte commandé à Salim Bachi, déjà auteur de Tuez-les tous ! , où il faisait parler l’un des djihadistes du 11 Septembre, et de Moi, Khaled Kelkal , dont le titre explicite le projet. En faisant monologuer un Mohamed Merah retranché dans son appartement assiégé, il s’agissait, pour Salim Bachi, dans ce Moi, Mohamed Merah , selon Jean Birnbaum, “de saisir la pulsion de mort à même les mots, d’intérioriser le déchaînement de la brutalité, la cérémonie de l’élimination, pour prendre en charge la part monstrueuse de l’âme humaine. Il s’agit aussi, simplement, de ne pas céder sur l’exigence de comprendre.“ Mais, sans doute conscient du caractère gênant de ce texte écrit à chaud, et comme pour évacuer toute contestation de cette initiative en l’organisant par lui-même, Le Monde des Livres publiait dans le même numéro deux textes qui s’opposaient au principe même de la commande passée à Salim Bachi. Marc Weitzmann considérait ainsi que “le temps de la terreur est celui du direct, pas des lettres“ , affirmant que “l’explication généralise autant qu’elle rassure et, dans une certaine mesure, absout“ , tandis qu’Olivier Rolin, sur le même mode, titrait son texte “La littérature, ce sera pour après“ , et y criait son indignation face à toute tentative littéraire d’“apprivoiser l’ignoble“ .

Eh bien cette habile dialectique n’a pas suffi à contenir la contestation au sein du supplément. Une semaine après, le 6 mars, l’écrivaine, scénariste et traductrice Valérie Zenatti publiait un très énervé Rebonds dans les pages de Libération . “L’incrédulité, en ouvrant Le Monde daté du 30 mars , écrit-elle. Puis l’accablement qui s’étend telle une marée noire. Comment ont-ils pu oser ? Comment Le Monde des livres a-t-il pu demander à un écrivain de se glisser dans la tête de Mohamed Merah ? Comment a-t-on pu, les victimes de Toulouse et Montauban à peine enterrées, mettre à la une cette écriture du « je » terroriste, cette fiction ô combien complaisante, nolens volens ?

J’entends , précise Valérie Zenatti : la littérature ne se fait pas avec de bons sentiments. Elle va chercher là où ça fait mal. Prenez Truman Capote, ou Jonathan Littell. Ils ne se sont pas intéressés aux petites filles espiègles et candides. Ils ne se sont pas mis à genoux dans un bac à sable avec des petits garçons parlant par onomatopées. Non. Ils sont allés scruter les ténèbres de l’âme humaine, ont plongé leur plume dans le sang, n’ont pas hésité à se mettre en danger, à frôler des abîmes, et ils ont invité leurs lecteurs à un voyage au bout du crime. La littérature doit oser cela, n’est-ce pas ?

Peut-être. Mais ce n’est pas du choix d’un écrivain de s’aventurer dans la tête de tel ou tel assassin qu’il est question ici. La littérature est territoire de liberté et nous abhorrons la censure.

C’est le choix du Monde des livres qui nous laisse sidérés. Demander à un écrivain de transformer un assassin en héros littéraire, à chaud ! Il est vrai que le monde va vite, les tragédies se déroulent en direct sur nos multiples écrans, la littérature est donc sommée d’adopter ce tempo affolant et de devenir esclave de l’instantané, sous peine d’exhaler l’odeur repoussante d’une denrée périmée. C’est la course au scoop, et Le Monde des livres tient le sien : lecteurs, lectrices, écoutez ce qu’aucune radio, aucune chaîne n’a pu vous offrir ! Entendez, comme si vous étiez dans sa tête, les élucubrations d’un assassin, dans une retransmission à peine différée, et ce, grâce à la force d’une fiction qui ne recule pas devant l’exploration du Mal. Que de regrets, a posteriori ! Si Hubert Beuve-Méry avait été aussi inspiré que ses successeurs, nous aurions eu droit, le 28 avril 1945, à « Moi, Adolf Hitler », un texte saisissant où le Führer, par la voix d’un écrivain de son époque, aurait évoqué les petits Juifs l’ayant maltraité dans son enfance, et la blessure inguérissable qui l’avait hanté depuis, le conduisant, en bon gamin persécuté et blessé, à exterminer un peuple entier tout en saignant l’Europe. Plus proche de nous, le 24 août 1996, nous aurions pu lire « Moi, Marc Dutroux », un texte troublant où l’assassin pédophile, par la voix d’un écrivain de son époque, se serait lancé dans un plaidoyer magistral sur la sexualité enfantine qui ne demande qu’à être révélée par des adultes bienfaiteurs.

Victimes, taisez-vous puisque vous êtes innocentes, personne n’essaiera de parler à votre place, le journal ne demandera pas à un écrivain de le faire, puisque l’on s’apitoie nécessairement sur votre sort. La parole est donc à l’assassin.

Nausée, horreur, vomissements.

Après une catastrophe , poursuit Valérie Zenatti, les journaux « de bon goût » répugnent à publier les photos de victimes défigurées. Ils laissent cela aux tabloïds, en prenant soin de se boucher le nez. Quelqu’un, au Monde, s’est-il inquiété de savoir ce que ressentiraient les familles des assassinés de Toulouse et Montauban si elles venaient à lire cette « confession » imaginaire du bourreau qui venait d’arracher les leurs à la vie ?

Le Monde des livres aurait oublié ce qu’est le champ de la littérature, si éloigné du journalisme : le silence qui permet de tendre l’oreille, pour déceler les notes fines et ténues de la vérité, le plus souvent étouffées en temps réel par le vacarme des informations, commentaires et analyses d’experts. C’est ce que dit une page plus loin Olivier Rolin, et il nous faudra lire au moins cent fois ces lignes humbles et en colère qui convoquent le très grand Vassili Grossman, pour nous consoler du papier à la une. Un jour, peut-être, viendra le temps de la fiction, nous dit-il. Mais pas maintenant. Pour trouver les mots justes, il faut un mélange de sang chaud (l’émotion de l’instant) et de sang-froid.

Or, les mots ne sont pas tout à fait justes, dans l’affaire qui nous bouleverse. Le titre « Que se passe-t-il dans la tête d’un tueur ? » est une accroche trompeuse. Le texte révèle certes le talent de son auteur à écrire dans un phrasé rythmé, d’une voix fière et insolente. Mais si Salim Bachi était réellement entré dans la tête de Mohamed Merah, il aurait dû écrire les mots haineux du salaud se remémorant le moment où il a attrapé une petite fille par les cheveux pour lui coller son pistolet sur la tempe. Il aurait décrit le visage de la petite Myriam à cet instant précis, sa terreur de fillette piégée par un monstre et il nous aurait révélé la jouissance maléfique de Mohamed Merah. Cela, Salim Bachi ne l’a pas osé. Peut-être parce que l’assassin devait rester « un gosse un peu mauvais » aux circonstances atténuantes, et ne surtout pas apparaître comme l’ordure qu’il a été » , conclut une Valérie Zenatti très, très en colère…

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