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Un jouet pour embrasser ses rêves

6 min

C’est un de ces hommes, très discrets, qui règnent sur cette spécificité parisienne que sont les théâtres privés. Inconnu du grand public, il est « caché derrière le rideau » , comme est intitulé son portrait signé par Macha Séry dans Le Monde . Il s’appelle Jean-Marc Dumontet, et “avec le Point-Virgule-Montparnasse, qui prendra la place, en septembre prochain, du cinéma Gaumont, rue de l’Arrivée à Paris, il s’apprête à ajouter un nouveau théâtre à son empire. Le Point-Virgule, salle historique du Marais, qui a vu débuter Pierre Palmade, Florence Foresti ou Stéphane Guillon, aura donc bientôt une grande sœur. Deux salles de 200 et 400 places qui rejoindront Bobino, le Théâtre Antoine et les Folies-Bergère dans l’escarcelle de Jean-Marc Dumontet. Et cela en moins de cinq ans.

Drôle de parcours que celui de cet ancien notaire bordelais qui, à 44 ans, pourrait se vanter d’afficher douze spectacles en même temps, mais se résume par un : « Je bouffe du chiffre toute la journée, je connais mes prévisionnels et mes charges par cœur. »

Le Point-Virgule, Jean-Marc Dumontet n’y avait jamais mis les pieds avant de l’acquérir en 2007 au terme d’une procédure de liquidation judiciaire. Ce fut la première « emplette » de ce fan de Charles Trenet. Et l’occasion d’appliquer sa recette : gonfler les effectifs de commerciaux, privatiser les lieux à des fins événementielles, instaurer des horaires supplémentaires pour multiplier les spectacles et mutualiser les équipes. Enfin, organiser des rencontres. Par exemple entre Line Renaud et Muriel Robin, Pierre Richard et Pierre Palmade, afin de donner naissance à des pièces à succès. Cet fut le cas des Fugueuses et de Pierre & fils.

Jean-Marc Dumontet est un homme de coups. Lorsqu’en 2001, il propulse, à Paris, Nicolas Canteloup, bordelais comme lui, c’est un bide. Au Trévise puis au XXe Théâtre, rien, pas un spectateur, aucune retombée. L’humoriste se résigne à renouer avec les galas d’entreprise. Pas Dumontet. Le 10 mai 2003, il loue donc l’Olympia pour son poulain, alors un quasi-inconnu. Résultat : 38 places payantes, 1 200 invitations. Bingo ! Repéré, Canteloup est invité à « Vivement dimanche », de Michel Drucker, dont il devient un pilier puis tient l’affiche pendant huit mois. « Quand Canteloup a décollé au Palais des Glaces, j’étais le plus grisé des deux. Un vrai gamin », raconte l’intéressé. Depuis, il relit « La Revue de presque » de Nicolas Canteloup sur Europe 1 et peaufine ses interventions quotidiennes après le « 20 heures » de TF1.

Ses quatre enfants aiment Scooby-Doo ? Qu’à cela ne tienne. Il monte une comédie musicale qui triomphe à l’Olympia en 2009 – 45 000 spectateurs. Aujourd’hui, il a 8 millions d’euros de dettes mais il est confiant tant il est convaincu qu’après Bobino, le Théâtre Antoine et les Folies-Bergère seront bientôt rentables. « Il a 40 ans, un appétit vorace. Il a envie de tout bouffer. Tout lui réussit », commente Jean-Pierre Bigard, frère de l’humoriste et patron du Palais des Glaces, qui apprécie cet homme d’affaires « loyal et carré » quand lui-même fonctionne plus à l’affect. Le bonhomme est, à vrai dire, atypique, dans le rôle du producteur censé tutoyer d’emblée, taper dans le dos et claquer une bise , remarque la journaliste du Monde . Pas vraiment l’allure d’un Matamore, comme il le reconnaît. « C’est un provincial, toujours d’égale humeur, décrit Canteloup , toujours deux livres sous le coude qu’il dévore en une semaine. Mais ferme en affaire, déterminé. »

Titulaire d’une maîtrise de droit des affaires, diplômé de Sciences-Po Bordeaux, filière service public, comme son père et son grand-père, Jean-Marc Dumontet était, depuis l’âge de 5 ans, « programmé pour être notaire ». Mais un an de notariat suffit à le dégoûter d’un milieu qu’il juge confiné. C’est en 1991 qu’il renifle sa bonne fortune : les pin’s. Il fait fabriquer à Taïwan des épinglettes dessinées en France. En février, il réalise 50 000 francs de chiffre d’affaires, 2 millions en juillet et 20 millions l’année suivante. Il dirige trente personnes, possède des filiales à l’étranger qui s’ajoutent à ses deux agences de communication. Que faire des bénéfices ? L’homme pressé crée en 1992 une société de livraison, Pizza Coyote. Tombé fou d’amour pour La Java des mémoires monté par Roger Louret, au Théâtre de Poche de Montclar, dans le Lot-et-Garonne, en décembre 1991, il loue la même année le Trianon à Bordeaux pour un mois et demi. Suivent Les Années Twist, Molière du meilleur spectacle musical en 1996. « Ma grande chance de patron est que je suis responsable de tout je dois être capable de changer le cours des choses. Il n’y a pas de fatalité. Pour tous mes spectacles, à moi de mener la guerre », explique Dumontet.

En juillet 2010, notre homme a racheté Bobino à Gérard Louvin. Celui-ci y avait injecté 10 millions d’euros de travaux, mais, avec trente personnes sur scène pour des revues musicales et un recul très net de fréquentation depuis la crise de 2008, la machine patine. Un an plus tard, il se porte acquéreur, avec Laurent Ruquier, du Théâtre Antoine, criblé de dettes. Suivent, à deux semaines d’intervalle, les Folies-Bergère. Jean-Marc Dumontet lorgnait dessus depuis trois ans. L’octogénaire fortunée qui présidait à leurs destinées, Hélène Martini, ex-impératrice de Pigalle qui régna sur Mogador, le Sphinx et plusieurs autres cabarets, n’entendait pas les céder. Enfin ses avocats lui font dire que « l’horizon s’est éclairci ». Il rend une première visite à la vieille dame. Un concurrent est en lice, prévient-elle. Il croit à un bluff, pratique courante dans les affaires. Vérification faite, l’information est exacte et l’offre du rival supérieure. Reste que la dame a des principes. Elle juge ce repreneur en jean « vulgaire ». Il lui a envoyé sa Rolls. « Je ne me déplace pas. On se déplace pour me voir », déclare-t-elle. Associé au groupe Lagardère pour le bail fixé à 9 millions d’euros, le quadragénaire à la voix gave et à la cravate noire l’emporte. « Tenace, je le suis. Il fait savoir être malin. » C’est là, après quatre acquisitions parisiennes, qu’il se décide à déménager à Paris. Et d’ajouter : « Pour nourrir mon enthousiasme, j’ai besoin d’organiser. Quand on s’est débarrassé des contraintes, alors le théâtre est un formidable jouet. On peut embrasser ses rêves. »

On croirait entendre un comédien ou un metteur en scène…

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