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Un Nobel prudent

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Mo Yan a donc reçu jeudi de la semaine dernière le prix Nobel de littérature, devenant ainsi le premier Chinois récompensé de la prestigieuse distinction. “En vérité, ce n’est pas tout à fait exact , tempère Claire Devarrieux dans Libération, car Gao Xingjian, l’auteur de la Montagne de l’âme, l’a eu en 2000, mais Gao, tout écrivain chinois qu’il fût, vivait en exil et avait la nationalité française depuis 1997. La Chine, à l’époque, avait mal prix le choix des Nobel. Place donc à Mo Yan, 57 ans, pour incarner l’intronisation de l’Empire du milieu à Stockholm. C’est un ambassadeur de rêve , considère la critique de Libération , tant son œuvre est indiscutable, reconnue dans son pays comme à l’étranger.” Même enthousiasme chez Sébastien Lapaque au Figaro : “Mo Yan, avec Le Pays de l’alcool, est entré dans notre vie avec les façons d’un Hunter S. Thompson mandarin. Il y avait le côté militaire, il y avait les femmes, il y avait l’alcool, la folie… […] Ecrivons la vérité : le prix Nobel de littérature attribué à Mo Yan ne couronne pas le Proust chinois. Il met en avant un écrivain qu’aucun lecteur de bon goût ne lira sans profit. Mais surtout, il nous oblige à être attentif à une littérature chinoise où, au XXe siècle, il y a eu des Proust, il y a eu des Claudel : Lu Xun, Lao She… A l’autre extrémité du continent Eurasie, comment accueillir, sinon comme une bonne nouvelle, le sacre de Mo Yan ? Nous autres, Français, reconnaîtrons toujours comme un grand frère un écrivain dont la phrase insolente entend être ample, lubrique, suave, inventive, colorée, bondissante. Mais aussi, mais surtout, très chinoise – c’est-à-dire très française –, à la fois intelligente, drôle, effrontée.” Le Monde considère également que cette récompense est l’occasion pour chacun de découvrir un continent inexploré. “A travers lui, c’est toute une génération d’auteurs (nés après 1949) que l’on salue , estime Nils C. Ahl. Une génération qui remet le roman contemporain chinois sur le devant de la scène littéraire mondiale, de Jia Pingwa à Yu Hua, et de Su Tong à Yan Lianke, Mo Yan étant sans doute le plus emblématique, le plus prolixe, aussi.”

On s’en doute, la distinction a provoqué quelques enthousiasmes en Chine, relevés par le correspondant du Figaro à Pékin : « Les écrivains chinois ont attendu trop longtemps, le peuple chinois a attendu trop longtemps », écrit Le Quotidien du peuple, organe officiel du Parti communiste. L’Association des écrivains chinois, institution fort officielle, a loué un « événement heureux pour la littérature chinoise ». Mo Yan en est le vice-président.” Et c’est précisément la dimension très officielle du lauréat qui fait tiquer ses contempteurs, comme l’écrivain dissident chinois Liao Yiwu, réfugié en Allemagne, qui a déclaré à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel , cité par Libération : « Les bras m’en tombent ! Mo Yan est un poète d’Etat, qui se retire dans son monde d’habileté quand cela est nécessaire. » Libération encore rapportait, par la plume de son correspondant à Pékin Philippe Grangereau, que “sa docilité supposée à l’égard du pouvoir a été, par le passé, fréquemment tournée en ridicule sur les microblogs chinois. Plusieurs personnalités dissidentes se sont violemment élevées contre la décision du Comité Nobel. L’opposant chinois exilé Wei Jingsheng, considéré comme le « père » du mouvement prodémocratique chinois, a, de Washington, blâmé le romancier pour n’avoir jamais soutenu les auteurs dissidents, et l’a aussi fustigé parce qu’il avait, lors d’une cérémonie officielle en mai, calligraphié une partie du discours de Mao Zedong de 1942, qui a servi de base idéologique lors des persécutions dont ont été victimes des kyrielles d’écrivains et artistes chinois dans les décennies suivantes. […] L’artiste Ai Weiwei, dont le père écrivain a été envoyé en relégation, et qui est lui-même ciblé par le pouvoir, n’y est pas allé par quatre chemins en qualifiant l’attribution du Nobel à Mo Yan… « d’insulte à l’humanité ».”

“Parfois accusé d’être proche du régime et de ne pas être solidaire des dissidents, Mo Yan répond dans ses livres , estime cependant Dorian Malovic dans La Croix . S’il n’est pas à proprement parler un écrivain « engagé », dissident ou violemment critique du régime, Mo Yan a malgré tout réussi à s’affranchir des contraintes politiques qui exigeaient des artistes et écrivains de servir la « cause ». Il est un témoin de son temps, ancré dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi, dans La Dure Loi du Karma (publié au Seuil), il sait habilement faire parler les animaux d’une ferme à la campagne. « Le regard de l’animal sur la vie et les drames de l’histoire chinoise peut être plus piquant que celui des hommes et je peux lui faire dire tout ce que je veux, confiait-il à La Croix lors d’une rencontre à Paris en 2009. Pouvoir critiquer la bureaucratie qui s’enrichit et les inégalités qui s’accroissent sont déjà pour moi des progrès. »

Et puis, coup de théâtre. C’était vendredi dernier, et c’est encore Philippe Grangereau qui le raconte dans Libération : “La langue de Mo Yan s’est miraculeusement déliée, au lendemain de l’attribution de son prix Nobel de littérature. L’écrivain a créé la surprise vendredi en demandant la libération du dissident Liu Xiaobo, lauréat 2010 du Nobel de la paix, qui purge depuis 2009 une peine de onze ans de prison pour « tentative de subversion du pouvoir de l’Etat ». « J’ai lu les critiques littéraires de Liu Xiaobo dans les années 1980… J’espère qu’il pourra retrouver la liberté le plus vite possible, et qu’il pourra s’adonner complètement à ses recherches sur le système politique et social », a déclaré le romancier, sans toutefois trop se départir de sa prudence légendaire. « J’écris dans une Chine dirigée par le Parti communiste », s’est-il justifié, en ajoutant : « Mes travaux montrent clairement que j’écris depuis une perspective qui est celle de l’être humain. Je crois que beaucoup de mes critiques n’ont pas lu mes livres. S’ils les avaient lus, ils auraient compris qu’ils ont été écrits sous haute pression et qu’ils m’ont exposé à de grands risques. » L’opposant Hu Jia voit dans le soutien tardif de l’écrivain au dissident Liu Xiaobo une sorte de rédemption : « Le Nobel a changé Mo Yan. Ce prix prestigieux confère à ceux qui le reçoivent une dignité morale permettant de distinguer le bien du mal. » Ce « souhait » de liberté pour Xiaobo embarrassera certainement les autorités, d’autant que celles-ci n’ont pas tari d’éloges à l’égard de Mo Yan.” Tactique délibérée du Comité Nobel ? C’est ce que croit cet universitaire chinois cité par Le Figaro : « Beaucoup pensent ici que le choix des Nobel est très politique, en montrant à la Chine qu’ils ne sont pas mal intentionnés. Et peut-être espèrent-ils ainsi attirer la clémence sur le malheureux prisonnier… »

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