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Un petit sentiment de gêne

5 min

Qu’est-ce qui va marcher, dans les temps à venir, au cinéma ? Une adaptation littéraire ?“La énième de Macbeth ? Ce sera l’an prochain, nous apprend Macha Séry dans Le Monde, avec Marion Cotillard et Michael Fassbender. Pour Le Livre de la jungle, Scarlett Johansson est déjà sur les rangs. Après La Vie d’Adèle, Palme d’or 2013, Abdellatif Kechiche portera à l’écran La Blessure, la vraie, roman de François Bégaudeau (je vous sens très impatient, Arnaud). Quant aux innombrables lecteurs de La Liste de mes envies, de Grégoire Delacourt, ils n’ont plus que [trois] semaines à attendre avant de découvrir Mathilde Seigner dans le rôle de la mercière d’Arras qui gagne le gros lot à l’Euromillions” , joie ! Pour ce qui est de la « révélation et succès littéraire de la rentrée de janvier, En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis” , Le Parisien croit savoir qu’il “pourrait bientôt devenir un film sous la direction d’André Téchiné. C’est Catherine Deneuve, actrice fétiche du cinéaste, qui a été pressentie pour incarner la mère.” Un film qui n’aura aucun succès, et pour cause, puisqu’il ne se fera pas, c’est le nouveau de Safy Nebbou, l’auteur de l’Empreinte de l’ange et de L’Autre Dumas . Il “devait s’appeler Après la tempête, aurait été interprété par Bérénice Bejo, Laurent Lafitte et Grégory Gadebois, et se serait tourné cet été. Et puis, finalement, non , nous informe Christophe Carrière dans L’Express. Le projet, au budget de 4 millions d’euros et mené par le producteur Christophe Rossignon, est tombé à l’eau. La faute du sujet, le déni d’une mère face à la mort accidentelle de son enfant, qui a effrayé les investisseurs. Seul le distributeur Stéphane Célérier était prêt à s’engager mais, sans chaîne de télé partenaire ni avance sur recettes, il a dû jeter l’éponge. Pourtant, le scénario était loué par tous comme « un drame hitchcockien très bien écrit », assure un membre de l’équipe du film. La réponse était toujours la même : « Le spectateur ne veut plus voir ce genre d’histoire. » C’est oublier , rappelle Christophe Carrière, que le cinéma est une industrie de prototypes, ne souffrant donc aucune certitude.” Qui aurait ainsi parié que douze jours après sa sortie, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? , la comédie signée Philippe de Chauveron, immortel auteur de L’Elève Ducobu , atteindrait 4,8 millions d’entrées en un peu moins de trois semaines ? “Pour la seule journée de jeudi dernier, 400 000 personnes se sont déplacées pour y aller ! Relayée par un bouche-à-oreille enthousiaste dans les conversations au bar, en famille ou entre copains, l’histoire , rappelle Pierre Vavasseur dans Le Parisien , est celle d’un couple provincial et fortuné, les Verneuil (Christian Clavier et Chantal Lauby), icones de la vieille France gaulliste et catholique, malmené par les choix amoureux de leurs quatre filles. Les trois premières ont respectivement épousé un juif, un musulman et un Chinois. La quatrième pourrait sauver la mise. Non seulement son fiancé se prénomme Charles, « comme Charles de Gaulle ! », se réjouit Clavier, mais il est de bonne famille chrétienne. Pas de pot, Charles a la peau noire il est de Côte d’Ivoire.” “On l’avait oublié, mais grâce à ce film, on se souvient qu’en France on peut rire de tout. Et même de l’autre , salue le directeur adjoint de la rédaction du Parisien , Jean-Marie Montali. On peut se moquer des Noirs ou des Blancs, des Chinois ou des Arabes, des juifs, des chrétiens ou des musulmans. On peut se moquer de la différence sans être un salaud. On en avait besoin : c’est l’antidote à l’humour fielleux de Dieudonné. Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? est une comédie qui n’épargne personne. Mais elle n’accuse personne et ne condamne rien d’autres que nos propres peurs, nos fantasmes et nos préjugés. On rit franchement. On rit sainement. Et ça fait du bien, parce que ce rire-là ne divise pas. Au contraire : il rassemble.” Une analyse corroborée dans le même journal par le sociologue Gérard Neyrand. “Bine sûr qu’il y a des clichés , admet-il, mais le cinéaste s’en sert justement pour en rire ! Le Chinois ne rit pas, il est sérieux et arrive toujours en avance. L’Africain ne pense qu’au sexe… Le fait de se moquer gentiment de ces clichés est un indicateur qu’on s’en détache, que la société française est plus tolérante qu’autrefois. Cela permet de dédramatiser un certain nombre de discours.” Frank Nouchi, dans Le Monde , est un rien plus mesuré. Rappelant que l’accueil critique du film était inexistant, “aucune projection de presse n’ayant précédé sa sortie” , il est allé le voir en salle. “Curieux film , juge-t-il, laissant présager le pire dans sa première moitié, que l’on finit parfois par trouver drôle, y compris à son corps défendant. Derrière le message de tolérance qu’il entend délivrer – vive la différence, vive les mariages mixtes – se profile pourtant quelque chose de plus ambigu, une manière, certes comique mais tout de même, de vouloir banaliser sinon le racisme, du moins les propos racistes. Inutile de chercher ici la moindre allusion à la situation politique et sociale qui prévaut actuellement en France. Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? fait la part belle à des « métèques » qui sont tous issus de milieux sociaux favorisés. De là à penser qu’il n’y a de bonne immigration que choisie, il n’y a qu’un pas que M. Verneuil semble être à deux doigts de vouloir nous faire partager. Pas franchement antipathique mais distillant un petit sentiment de gêne – il est des évidences qui n’en sont pas, mais alors pas du tout –, […] impossible bien évidemment de ne pas penser aux Aventures de Rabbi Jacob. Sauf que n’est pas Gérard Oury qui veut. Sans parler de Louis de Funès… On se prend aussi parfois , conclut Frank Nouchi, à imaginer ce qu’un dialoguiste comme Michel Audiard ferait d’une histoire pareille. Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour d’affreux racistes ? Juste un chouia, pas davantage. Pas grave. Voire…”

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