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Une boîte qui dérange

7 min

Je vous parlais la semaine dernière de deux polémiques, une en Allemagne autour du projet du Tchèque Martin Zet de recycler un livre à succès aux tonalités anti-immigrés sur le déclin de l’Allemagne, et l’autre en France sur l’incertaine reconduction d’Alain Seban à la tête du Centre Pompidou. Ce soir (et ce n’est pas pour surfer sur un certain tropisme français pour le modèle allemand), je vous offre comme une fusion des deux, puisqu’il s’agit d’une nouvelle polémique allemande, avec l’implication d’un artiste français, et c’est encore une fois notre enfant du paradis, le correspondant à Berlin du journal Le Monde Frédéric Lemaître, qui s’en est fait l’écho. Et là où les polémiques de la semaine dernière anticipaient largement leur objet, celle d’aujourd’hui est singulièrement en retard. “Qu’un artiste déplore que l’on parle de son travail est peu fréquent , écrit-il. Qu’une sculpture fasse débat plus de dix ans après son installation l’est encore moins. Qu’un artiste français provoque des tensions au sein de la CDU allemande est rarissime. Telle est l’étrange aventure que connaissent Christian Boltanski (puisqu’il s’agit de lui) et son œuvre Archives des députés allemands.

Tout commence au milieu des années 1990. Les députés allemands, qui vont quitter Bonn pour Berlin, demandent à plusieurs artistes des œuvres destinées à être exposées au Reichstag, le bâtiment qui, rénové, abrite le Bundestag à partir de 1999. Parmi ceux-ci, Christian Boltanski. Son projet : une installation composée d’autant de boîtes de métal qu’il y eut de députés allemands démocratiquement élus de 1919 à 1999, avec sur chacune le nom du député, son parti et les années durant lesquelles il a siégé.

A sa demande, l’administration lui a remis une liste de 4 781 noms. Le visiteur du Bundestag peut circuler entre ces boîtes, entreposées par piles de trente, classées par ordre chronologique et alphabétique. A deux exceptions près, ces boites sont identiques. Sur plus d’une centaine, un bandeau noir précise « victime du nazisme ». Et pour marquer l’époque nazie, une boîte noire sépare celle de Georg Werner von Zitzewitz, qui clôt la liste des élus de 1933, et celle de Konrad Adenauer, qui introduit celle de l’après-guerre.

Quelques boîtes attirent plus l’attention. Notamment celle d’Adolf Hitler, qui relance un débat. Un visiteur anonyme l’a endommagée fin décembre. Si son intention était de contester la présence des députés nazis au sein de l’installation, l’objectif est atteint. Car deux thèses s’affrontent. Bien qu’il ne se soit pas exprimé sur l’œuvre de Boltanski, Norbert Lammert (de la CDU), président du Bundestag, remet en cause le caractère démocratique des élections de mars 1933. On ne peut donc exclure qu’il souhaite retirer les boîtes des députés concernés. Le site officiel du Bundestag explique d’ailleurs que « les législatives de novembre 1932 seront, au niveau du Reich, les dernières à mériter le qualificatif de démocratiques. Les suivantes, en mars 1933, subiront déjà le poids de la politique nationale-socialiste de répression et d’intimidation. En raison d’irrégularités et de transgressions en grand nombre, leur caractère démocratique n’est que relatif. »

Christian Boltanski fait remarquer que la liste des députés a été fournie par le Bundestag. Nombre d’historiens qu’il a consultés estiment que, si les nazis ont fait pression sur les électeurs, les résultats des élections n’ont pas été truqués au point qu’on puisse les contester. Il s’oppose aussi à ce qu’on retire la boîte d’Hitler ou celles des députés nazis, parce qu’il a voulu montrer « que la démocratie peut être dangereuse et déboucher sur la dictature ». Il préconise en revanche qu’une affiche posée à côté de son œuvre explique le débat posé par l’élection de 1933.

La présidente de la commission des affaires culturelles du Bundestag, Monika Grütters (CDU elle aussi), approuve cette proposition. « Il ne faut pas retirer de boîtes. Ce serait censurer une œuvre artistique. Il faut assumer notre histoire et en profiter pour lancer un débat », explique-t-elle.

Qui de Norbert Lammert ou de Monika Grütters aura gain de cause ? , s’interroge le correspondant du Monde à Berlin. La question devrait être évoquée en février au sein du conseil culturel du Bundestag, organe présidé par M. Lammert dont Mme Grütters fait partie. Commentaire de Christian Boltanski : « Je leur conseille de faire profil bas. Plus il y a débat, plus cela devient dangereux. Personne n’y a fait attention pendant douze ans. Je ne voudrais pas que des nazis allemands viennent se recueillir devant la boîte d’Hitler. » On ne sait si c’est un nazi allemand, ou d’ailleurs, qui l’a achetée, mais on a appris hier dans Le Figaro qu’une “marine nocturne de 60 par 48 cm, peinte en 1913 par Adolf Hitler, a été vendue dimanche pour 32 000 euros aux enchères en Slovaquie. Le nom de l’acheteur n’a pas été publié. Le prix d’ouverture était de 10 000 euros. « Le tableau appartenait à la famille d’un peintre slovaque ayant probablement rencontré Hitler à l’époque où il s’efforçait de s’imposer en tant qu’artiste à Vienne », a expliqué le responsable de la maison de ventes.“

En Espagne, c’est encore un artiste qui fait polémique, dans la continuité de celles qui ont eu lieu en France récemment autour du Piss Christ de Serrano ou du Concept du visage du fils de Dieu de Castellucci. “Une photo exposée d’un acteur nu posant avec une image du Christ en croix du peintre Diego Vélasquez sur ses parties intimes fait polémique à Madrid , a-t-on en effet appris dans Libération , une association la jugeant « blasphématoire » et affirmant à l’AFP avoir rassemblé 41 600 signatures pour la faire retirer. Le cliché fait partie de l’expo Camerinos de Sergio Parra, présentée jusqu’au 26 février au Théâtre espagnol. Elle compte une centaine de photos en noir et blanc prises par Parra dans des loges d’artistes ( « camerinos » en espagnol). La même image avait déjà fait scandale l’été dernier après avoir été exposée puis retirée, sous la pression des milieux catholiques, à Merida (dans l’Estrémadure), où deux organisatrices avaient démissionné. L’association ultraconservatrice MasLibres.org entend défendre « la liberté religieuse » et a appelé à manifester samedi dernier devant la mairie. « La position de la mairie n’a pas changé », affirme une porte-parole, renvoyant aux déclarations récentes du directeur des Arts, Fernando Villalonga : « Je ne vais pas la retirer. Je ne veux pas entrer dans le jeu provocateur de qui que ce soit. »

Histoire d’enrichir sa réflexion, on envoie ce petit moment de sagesse et de fermeté au président du Bundestag, Norbert Lammert…

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