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Une espèce en voie d'exctinction

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Vu le nombre d’articles qui y étaient consacrés, il y a eu manifestement un beau voyage de presse en Chine la semaine dernière. Roxana Azimi en était, apparemment, qui salue dans Le Monde “le coup d’envoi réussi, jeudi 26 septembre, de la première vente organisée par Christie’s à Shanghaï. Les deux salles de 650 et 300 personnes de l’Hôtel Shangri-La n’étaient pas de trop pour accueillir la foule dense venue assister à ce lancement. L’état-major de Christie’s était là. Son propriétaire, François Pinault, a pris place au premier rang pour suivre ce que Steven P. Murphy, directeur général de la maison, a qualifié d’ « événement très spécial ». Non que le leader mondial des enchères soit le premier étranger à organiser une vente en Chine continentale. Artcurial s’y était brièvement frotté en 2008 avec un partenaire local. Sotheby’s s’est pour sa part lancée depuis 2012 à Pékin en association avec l’entreprise chinoise GeHua. [Mais] Christie’s a un avantage de taille : elle a obtenu en avril une licence pour opérer sous son propre nom. Un traitement de faveur dû à la restitution à la Chine par François Pinault de deux têtes en bronze provenant du sac du Palais d’été à Pékin. Le périmètre d’action de Christie’s reste toutefois limité. La maison ne peut céder pour l’instant les objets antérieurs à 1949 qui font le miel des maisons chinoises Poly et Guardian.” Quoiqu’il en soit, “ce fut un show à l’américaine , s’enthousiasme dans Le Figaro Valérie Sasportas, qui en était aussi, selon toute apparence. La première vente aux enchères organisée en Chine continentale par une société étrangère sans intermédiaire s’est déroulée dans une ambiance survoltée, et ses résultats sont dignes d’un triomphe. Jeudi soir à Shanghaï, Christie’s a totalisé près de 25 millions de dollars, presque deux fois les estimations, et 98% des 41 lots ont été vendus. C’est aussi la première fois qu’un Picasso, Homme assis, de 1969, est acheté aux enchères dans l’empire du Milieu (pour 1,87 millions de dollars).”

Pour prendre un peu de recul sur cet événement apparemment considérable, on se reportera utilement à un « média lent » , le mensuel Au Fait , qui consacre son dossier à « L’or de l’art » , ou l’exploration, acteur par acteur, d’un « des derniers marchés non régulés de la planète, 43 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2012, soit environ trois fois le montant du marché des sex toys mais mille fois moins que celui des transactions boursières. A cette bourse-là, être initié n’est pas un délit mais une vertu, et vendre un bien dont on n’a pas la propriété une pratique ancienne » . Ce très instructif dossier, résultat d’une enquête menée par Harry Bellet, s’intéresse notamment à une espèce en voie d’extinction, le critique. “On épargnera cette fois-ci au lecteur des statistiques sur leur nombre : elles n’existent tout simplement pas , écrit-il. D’autant que si bien peu d’artistes sont assez lucides sur leur travail pour envisager d’en changer, ce n’est pas le cas des gens qui écrivent sur l’art. Beaucoup se rendent rapidement compte qu’il est plus rémunérateur – et peut-être plus amusant – de l’exposer ou de le vendre plutôt que de le commenter. L’un des meilleurs d’entre eux, le journaliste américain Marc Spiegler, avait d’ailleurs sonné la fin de la récréation dans un article retentissant. En avril 2005, il publie dans The Art Newspaper un article dont le titre a le timbre d’un glas : « Do Art Critics still matter ? » [Est-ce que les critiques d’art servent encore à quelque chose ?]. Logique avec la réponse contenue dans la question, Spiegler abandonne le métier pour aller diriger la foire de Bâle dont le patron de l’époque, Samuel Keller, était cité dans l’introduction de l’article en question : « Quand je suis entré dans le monde de l’art [au début des années 1990] , les critiques célèbres avaient une aura et un pouvoir. Maintenant, ils sont plus comme des philosophes, respectés, mais pas aussi puissants que les collectionneurs, les marchands et les commissaires d’exposition. Personne ne craint plus les critiques, ce qui est un signe réel de danger pour la profession… » On ne sait pas s’il faut regretter un pouvoir basé sur la crainte. Ce qui est certain, c’est que rares sont les critiques aujourd’hui à pouvoir prétendre au B.A.-BA du métier : être simplement au courant de l’actualité artistique, à défaut de la faire […] à moins qu’ils n’apprennent le chinois – ce qui, vu le jargon dans lequel écrivent certains, ne devrait pas être trop compliqué , ironise Harry Bellet. La globalisation du monde de l’art n’est ni un rêve, ni un cauchemar c’est simplement la réalité. Personne, absolument personne ne peut prétendre avoir vu toutes les manifestations artistiques d’importance d’une année écoulée dans le monde. On les estime, expositions, musées, foires et biennales confondues, à plusieurs centaines.

A cela s’ajoute le marasme de la presse. En mai 2009, András Szántó, qui dirige le National Arts Journalism Program à l’université new yorkaise de Columbia, a calculé que, en une année, la crise a coûté 24 000 emplois à la presse américaine. Parmi lesquels les moins indispensables aux yeux des actionnaires, ceux qui nous occupent. Les critiques migrent donc, selon András Szántó, sur Internet, à la rentabilité incertaine. Mais leurs moyens sont limités et les voyages, ces sacro-saints voyages, se font généralement sur invitation des organisateurs de l’événement dont ils rendent compte, avec toutes les ambiguïtés que cela suppose. Alors certains chercheurs d’art préfèrent exploiter d’autres filons, explorer d’autres voies.” Et les voici qui deviennent curateurs, on en a parlé ici, ou art advisor , « ces conseillers artistiques qui sont les nouveaux dictateurs du goût » , comme les dénonce le galeriste suisse Pierre Huber.

Ce qui est toujours plus excitant que d’assister en spectateur à une vente aux enchères, fût-ce à Shanghaï…

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