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Une expérience ultime au théâtre privé

6 min

On le connaissait plutôt comme critique cinéma, à Télérama . Aurélien Ferenczi va maintenant au théâtre, mais pas n’importe où. Sans doute aiguillé par sa directrice de la rédaction, notre consœur en Dispute Fabienne Pascaud, qui voulait lui faire quelque facétie, il s’est retrouvé assister, “un dimanche après-midi de novembre, à l’heure somnolente de l’après-déjeuner [à ] une matinée au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, où se donne une comédie avec Philippe Chevallier et Régis Laspalès, duo adulé du public – un peu moins de la critique. Le public, justement, est dans sa grande majorité descendu des quatre cars stationnés au début du boulevard : comités d’entreprise ou clubs du troisième âge, chevelures blanches, ou rares, ou teintes, mise simple – peu d’hommes en veste, bien que ce soit une sortie dominicale.

Lever du rideau : apparaît Philippe Chevallier, costume de bobby british ; quand son acolyte, même accoutrement, le rejoint, applaudissements nourris. Habitués de la Comédie-Française (là, l’enquêteur s’adresse manifestement à sa patronne), vous attendez pour applaudir à la fin du spectacle ? Dans le privé, le rituel est autre : la star qu’on est venue voir est saluée dès son entrée en scène. Et ici, la vedette, c’est le tandem : la salle ne s’enflamme que s’il est au complet.

La pièce s’appelle Les Menteurs, signée d’un Ecossais, Anthony Neilson, et – Télérama l’a déjà écrit (ce qui signifie que Fabienne Pascaud a déjà fait la blague à un autre critique) – elle n’est pas très bonne. Le public, d’ailleurs, ne s’excite que quand les comédiens s’en éloignent. Dialogue sur l’âge : « 50 ans, c’est vieux ! », improvise Laspalès, dont [Aurélien Ferenczi, il l’avoue] aime la voix traînante et l’idiotie magnifique. Le public, moyenne d’âge au-delà du demi-siècle, gronde, provoqué et complice. Plus tard, ce sera une longue digression : le texte et ses quiproquos sont oubliés au profit d’un sketch pas très fin ( « Du thé ? – A Little bit. – Comme la mienne… » et on vous épargne pire encore). La salle exulte pourtant, puisque Chevallier et Laspalès se sont débarrassés de leurs personnages pour redevenir eux-mêmes. D’ailleurs, ils l’assument sur scène : « Ceux qui veulent la pièce peuvent acheter le texte à l’entrée. Mais on va y revenir, parce que les cars attendent… » Curieusement, la Matmut n’est pas citée. On a choisi le spectacle (et le jour) avec un peu de malice , reconnaît Aurélien Ferenczi, comme une expérience ultime de visite au théâtre privé. Il y a le Festival d’Avignon, les salles (plus ou moins) d’avant-garde de l’ex-« banlieue rouge », les stars « branchées » à l’Odéon et le fin du fin du Festival d’Automne, ces troupes allemandes ou polonaises qu’on goûte religieusement avec surtitres (je vous rappelle que je cite un article de Télérama , pas de Marianne ou du Figaro …). A ma gauche, donc, « le subventionné ». Et puis, il y a les cinquante-trois théâtres parisiens affiliés au SND (syndicat national des directeurs et tourneurs du théâtre privé). A ma droite, « le privé ». Autres lieux, autres mœurs… On nous dit que Les Menteurs est assez peu représentatif du secteur. « Le boulevard » ? L’expression est passée de mode : « Vivement le journaliste qui parlera du privé sans employer l’expression “théâtre de boulevard” », lâche Jean-Luc Moreau.

Moreau, 68 ans, est la star de l’ombre du privé (j’ai déjà abordé son cas ici) : acteur, et surtout metteur en scène, expert dans l’art de monter une demi-douzaine de spectacles par saison – « J’ai travaillé dans tous les théâtres de Paris, aucun ne m’a échappé », fanfaronne cet hyperactif. En ce moment, il joue en tournée Les Conjoints, d’Eric Assous, son auteur fétiche, mais prépare pour janvier deux nouvelles mises en scène. C’est lui qui a dirigé nos amis Chevallier et Laspalès : dans leurs succès passés (Monsieur chasse !, Ma femme s’appelle Maurice, Le Dîner de cons) et dans ces Menteurs qu’il ne défend pas plus que ça. « Je crois que la pièce est bonne, très noire, mais qu’ils ne savent pas la jouer. Il faudrait l’interpréter de façon plus physique le texte induit même des cascades, les personnages passent par la fenêtre, etc., mais ce n’est pas leur style. » Jean-Luc Moreau pointe que le clivage privé/public est une particularité française – d’ailleurs, en Grande-Bretagne, Les Menteurs ont été créés au Royal Court de Londres, plutôt une « salle de recherche », où se joue aussi Martin Crimp, auteur star du subventionné français… Allez comprendre.

« Mais en France, le lieu de la création, martèle Jean-Luc Moreau, c’est le privé. J’ai déjà monté Dom Juan , je sais comment ça finit ! Alors que créer un texte inédit, c’est plus compliqué : il y a tant de questions auxquelles répondre… » Et tant pis si l’inédit est moins profond que le classique : « Entre 1850 et la Première Guerre Mondiale, il s’est monté dix-huit mille vaudevilles. On ne se souvient que de Feydeau, mais il fallait bien que les autres existent aussi… » Et il faut bien aussi quelqu’un qui mette en scène ce théâtre de divertissement – zut , se reprend le critique de Télérama , le mot boulevard a failli nous échapper –, non pas dans le sens d’une réinterprétation personnelle mais dans celui d’une efficacité scénique. Faire que ça marche, et pas seulement d’un point de vue commercial… […] Bernard Murat, qui dirige le Théâtre Edouard-VII et le SND, [fait aussi] remarquer qu’avant André Malraux et Jeanne Laurent, celle qui mit en œuvre la décentralisation sous la IVe République, le théâtre privé était « tout le théâtre », du « boulevard » à Sartre et Camus… […]

« Le nerf de la guerre dans ce secteur, ce sont les vedettes. » Celui qui parle est un jeune auteur qui a réussi la quadrature du cercle : parler à la façon d’aujourd’hui au public plus traditionnel du privé. Sébastien Thiéry, 42 ans, remplit Edouard-VII tous les soirs avec Comme s’il en pleuvait, écrit pour Pierre Arditi. Issu du Conservatoire, il a débuté comme comédien, puis a décidé d’inventer les rôles qu’on ne lui donnait pas. Il s’est d’abord écrit des sketchs de théâtre puis il a choisi d’ « aguicher des vedettes, la seule façon d’avoir accès aux grandes salles ». […] Sébastien Thiéry pointe les paradoxes du théâtre français : « J’ai des amis dans le théâtre public. Eux aimeraient jouer leurs spectacles plus longtemps, gagner mieux leur vie… Moi, j’aimerais écrire des choses plus profondes, mais mes pièces, elles, se jouent longtemps, et me nourrissent au-delà du raisonnable. » On ne saura pas le montant de ses gains , conclut avec regret le grand reporter de Télérama , les velours et les ors du privé gardent leurs secrets.”

Ce qui ne lui évite pas, toutefois, de jouer les menteurs...

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