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Une jeunesse attirée par les abîmes

5 min

“Qu’ont-ils de si urgent à mettre sur un plateau ?” C’est la question qu’a posée Laurence Liban, pour L’Express , à une poignée de ces jeunes metteurs en scène, la trentaine, qui “veulent vouer aux planches leurs corps et leurs âmes” . “De même que l’enfant éprouve le sol en faisant ses premiers pas, le metteur en scène en herbe commence en testant les planches et les outils qui seront les siens, c’est-à-dire l’acteur et le langage , écrit-t-elle. Parfois, au contraire, il se jette tête baissée dans le bain bouillonnant de ses révoltes. Dans les deux cas, il dispose de la manne gratuite des copains comédiens de son école de théâtre. Comme Jean Bellorini, 31 ans, ou Simon Delétang, 35 ans. A peine sorti de son cours, le premier, 20 ans à l’époque, choisit La Mouette, de Tchekhov, une pièce dont l’un des thèmes est l’apparition, scandaleuse, d’un théâtre nouveau. Aussitôt après, il se laisse tenter par le vertige de la langue de Valère Novarina et cherche avec lui comment le sens des mots peut être dépassé. Au même âge, le second se fait repérer, à Lyon, avec Roberto Zucco, de Bernard-Marie Koltès. « Je suis attiré, dit-il , par les faits divers et les assassins qui deviennent des héros, des individus seuls face à la société, des étoiles filantes détruisant tout sur leur passage. Etant moi-même un solitaire, notamment par rapport au collectif théâtral, je me retrouve en eux. »

Cette attraction pour les abîmes a toujours été le fait de la jeunesse , estime Laurence Liban. « La part la plus sombre de l’“antre humain” me fascine, confirme Hélène Soulié, 34 ans, qui trouve avec Eyolf, d’Ibsen, l’occasion de « scruter la vie du côté de la mort ». Mais que de ravages dans les rangs ! Directrice du Théâtre 13, à Paris, et fondatrice du prix Théâtre 13/Jeunes metteurs en scène, Colette Nucci s’en désole. « Est-ce dû au spectre du chômage ? A l’absence de perspectives ? Je reçois quantité de débutants me proposant des textes sombres, souvent inspirés de la dramaturge Sarah Kane. Les thèmes du suicide, du chômage, du viol y sont fréquents. Il entre dans cette noirceur beaucoup de conformisme, sans parler du préjugé selon lequel il est plus noble d’être dans la tragédie que dans le rire. Quelle erreur ! »

Mais le talent transfigure tout , assure la journaliste de L’Express . Comédienne sur le point de rendre son tablier, Sarah Capony, 34 ans, découvre Femme de chambre, de l’auteur allemand Markus Orths. Coup de foudre. Elle passe à la mise en scène avec ce parcours d’une paumée qui se glisse sous les lits des chambres d’hôtel et s’immisce peu à peu dans la vie des clients. « J’ai été touchée par ce personnage, tragique mais plein de ressources, qui va à la rencontre des autres et se reconstruit peu à peu, raconte-t-elle. Je n’avais jamais vu cela en scène. Il fallait absolument que je raconte cette histoire. »

Car c’est bien la conviction d’avoir quelque chose à dire qui fait apparaître le metteur en scène. Après avoir vu Le Dernier Caravansérail, d’Ariane Mnouchkine, Côme de Bellescize, 30 ans, trouve sa voie. « On était en plein dans les émeutes de 2005. Sarkozy commençait à devenir un possible présidentiable. Grâce à Mnouchkine, j’ai compris qu’il était possible de faire le lien entre le théâtre et le réel le plus brûlant. » Et de se lancer dans l’écriture des Errants, épopée pour 12 comédiens qu’il porte lui-même sur les planches. En 2012, il récidive, avec une pièce consacrée à l’euthanasie. « Ecrite entre rire et émotion, la pièce ne porte aucun jugement », précise Côme, passionné par les relations familiales et la bioéthique, à l’instar de Fabian Chappuis, qui relaie le débat actuel sur la filiation et la famille avec Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht. Tiens, un classique , s’étonne Laurence Liban.

De fait, les classiques n’ont rien d’évident quand on a 30 ans , constate-t-elle. Et pourtant. Voyez Igor Mendjisky et son Hamlet ivre de rock. Ou Clément Hervieu-Léger et son délicieux Marivaux, auteur également cher au Guillaume Vincent des tout débuts. Et Victor Hugo ! Et Rabelais, si fraternel à Jean Bellorini ! « Un classique pour débuter ? Moi, j’ai envie de ça, s’exclame Hervieu-Léger. Le répertoire fait partie de mon quotidien à la Comédie-Française. Ce qui m’a touché dans L’Epreuve , c’est qu’il s’agit d’un garçon de mon âge. Il a 30 ans, il est amoureux, malade, et il va tenter de se débarrasser de la fille qu’il aime et dont il est aimé. Savoir qu’on va mourir alors qu’on est si jeune… éviter le chagrin de la perte à celui qu’on adore… L’individu moderne est là, dans sa souffrance. Cela me bouleverse, dit-il . D’une manière générale, je constate que les choses qui résonnent le plus fort en moi sont dans le répertoire. »

Le patrimoine immatériel, donc. Les grands textes qui donnent naissance aux vastes partages, à ce que Jean Bellorini appelle « communion avec le public », soulignant au passage que ces œuvres réveillent en chacun des sentiments en lesquels il peut se reconnaître. Là commence une philosophie du théâtre dans lequel le public tient une place active. A force de scruter les gouffres, le metteur en scène peut avoir décelé une petite lumière. Il se dit parfois que l’artiste est responsable de la beauté du monde. Et cela lui fait du bien. Surtout quand la nuit tombe” , conclut joliment Laurence Liban dans L’Express .

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