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Une musique de vieux ?

7 min

La musique pop rock est-elle encore une musique de jeunes ? Alors que la jeune chanteuse pop, icône de la rétromania, Lana Del Rey a décidé d’annuler sa promo française (en cause, une question qu’elle a jugé vexante au Grand Journal de Canal sur les accusations de plagiat de la chanteuse grecque Eleni Vitali pour son tube Video Games , comme le raconte Mathilde Cesbron sur le site du Figaro ), la presse est envahie ces jours-ci par un quasi octogénaire beaucoup moins lippu, Leonard Cohen, dont les critiques en pamoison saluent dans un unanime enthousiasme le nouvel album, Old Ideas . La plupart des articles reproduisent des propos de celui que ses détracteurs surnommaient, ironiquement, « Laughing Len » (« Leonard le marrant »), en référence à sa voix funèbre et à son incurable pessimisme. Des propos qui se ressemblent étrangement, et pour cause : ils sont tous issus d’une unique conférence de presse que le vieux chanteur a donnée aux journalistes européens, à l’issue d’une écoute collective, et en sa présence, de son disque, comme l’ont raconté Stéphane Davet dans Le Monde et Pierre Siankowski dans Les Inrockuptibles . Seul ce dernier, apparemment, a eu droit à un bref moment d’intimité avec son idole, dont il n’est pas sorti totalement indemne : “Une rencontre avec lui équivaut à la prise de six anxiolytiques et vous ajoute trois ans d’espérance de vie. Puis sa voix résonne à nouveau. « Jeune homme, vous avez oublié quelque chose. » Leonard Cohen tient mon magnétophone à la main.“ Si ce n’est pas de la fan attitude, ça…

Leonard Cohen n’est pas un cas isolé, loin de là. “Au milieu des années 1970 , écrit ainsi Eric Mandel dans le Journal du Dimanche , une tribu de loubards armés de guitares furibardes et d’hymnes rageurs débarquait sur la scène musicale avec une mission : envoyer en préretraite leurs aînés « embourgeoisés ». Ils s’appelaient les Sex Pistols ou les Clash, défiaient publiquement les Stones, Eric Clapton et Paul McCartney, ces icônes des années 1960 devenues des aristocrates du rock and roll. Mais l’histoire est facétieuse, et d’une ironie souvent cruelle. En 2012, les punks ont disparu. Les dinosaures, eux, sont toujours là. Ils ont survécu à l’usure du temps, à l’irruption de nouvelles générations et aux traversées du désert pour jouir pleinement de leur statut d’icônes d’un âge d’or révolu.

A l’aube de ses 78 ans, Leonard Cohen publie donc son Old Ideas. A bientôt 70 printemps, Paul McCartney a depuis longtemps dépassé l’âge fatidique des 64 ans chanté dans sa ballade When I’m Sixty-Four. Tout juste marié avec Nancy Shevell, sa cadette de presque vingt ans, il sortira, le 6 février, un disque de standards de jazz. Ringo Starr publie, lui aussi, un nouvel opus et les Beach Boys vont, eux, se lancer dans une tournée mondiale pour célébrer un demi-siècle d’existence. Et on ignore quelles festivités sont prévues par les Rolling Stones pour le cinquantième anniversaire de leur premier concert. « Cinquante ans, c’est surréaliste », s’amusait Ron Wood, guitariste des Stones, dans le magazine Rock & Folk. Surréaliste, en effet, de voir nos insubmersibles rockers, adeptes de liftings et de teintures capillaires, continuer à s’agiter sur les scènes du monde entier, malgré les outrages du temps. En 1965, Pete Townshend, l’âme créatrice des Who, écrivait dans son manifeste My Generation : « I hope I die before I get old (J’espère mourir avant d’être vieux) ». Quarante-sept ans plus tard, il est toujours vivant, et sourd comme un pot. Le guitar héro Keith Richards vient de subir une opération de la cataracte et son arthrose diminue sérieusement son jeu de guitare. Pour la même raison, Bob Dylan a dû débrancher sa gratte pour jouer du clavier. « Les temps changent », comme le chantait Dylan dans son classique Times They Are A-Changin. Durant les glorieuses sixties, ces pères fondateurs défiaient l’establishment. Depuis, Mick Jagger a été anobli par la reine, il ne boit que du jus d’airelles et s’adonne à la gym deux heures par jour. McCartney carbure aux menus végétariens – avec un petit joint, son péché mignon. Keith Richards dit avoir arrêté la cocaïne et Iggy Pop, le plus déglingué, s’alimente avec de la nourriture macrobiotique et pratique le yoga dans sa villa de Miami. « Ils sont devenus des extrémistes de l’ascèse, comme ils ont été extrémistes dans la débauche. Une amie a passé Noël avec Iggy Pop. A 23 heures, il était au lit, un vrai bonnet de nuit », confie Olivier Nuc, journaliste au Figaro. « Dans les années 1970, les sportifs étaient des parangons de vertu et les musiciens des drogués. Maintenant c’est l’inverse. Les sportifs se dopent et se défoncent les chanteurs de rock prennent soin de leur santé », s’amuse Yves Bigot, directeur des programmes de RTL et critique rock. Dans les années 1960-1970, les rockers lançaient des modes. Ils jouent désormais les premiers rôles dans des publicités pour des marques prestigieuses, friandes de stars dont l’aura transcende les générations : Keith Richards pose pour Vuitton Lou Reed, le chanteur du New York interlope, s’associe à Cartier et Iggy Pop s’impose comme un impénitent cumulard avec des spots pour SFR, les Galeries Lafayette, une compagnie d’assurances…

Les temps changent… Mais la popularité des rockers seniors demeure intacte. S’ils subissent de plein fouet la crise du disque, certains tirent leur épingle du jeu. Bob Dylan a vu, à 65 ans, son album Modern Times se hisser en 2005 au sommet des charts aux Etats-Unis – une première depuis trente ans. Idem pour les Rolling Stones, avec la réédition des classiques Exile on Main Street et Some Girls. Côté scène, c’est le carton plein. « Les gens viennent voir la légende, en se disant que c’est peut-être la dernière fois », souligne Yves Bigot. Les 12 000 places du concert de Paul McCartney, le 30 novembre, se sont vendues en moins d’une heure. « Heureusement que les papys du rock sont encore là, ils sont notre sécurité. Avec eux, on est certains de remplir les stades », souligne Jackie Lombard, organisatrice des concerts en France des Rolling Stones, de Dylan et de McCartney. La précédente tournée des Stones, en 2006, s’est révélée la plus lucrative, avec 80 millions de dollars.“ Et pour cause, note le journaliste anglais Simon Reynolds, auteur du livre Rétromania , cité par L’Express dans un article titré « Et la pop devint gaga » : « En 2012, c’est tout à fait banal d’aller à un festival de rock en famille. La musique est devenue une sorte de hobby que les parents partagent avec leurs enfants (voire les grands-parents avec leurs petits enfants, ajouterait-on !). Pour quelqu’un de mon âge , poursuit-il, ayant grandi avec la révolte punk et la culture du parricide, c’est assez étrange. »

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