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Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise

5 min

A longueur de revues de presse, je vous raconte les conséquences des baisses de budget dans la culture, en France comme à l’étranger. Il y a une exception chez nous : le cinéma, comme l’a raconté une enquête d’Emmanuel Paquette dans L’Express . Vous n’avez encore rien vu. Le titre du dernier film d’Alain Resnais en compétition au Festival de Cannes pourrait tout aussi bien s’appliquer au Centre national du cinéma et de l’image animée (le CNC) , écrit le journaliste. Le grand argentier du 7e art, qui a permis le financement de 26 autres œuvres présentées sur la Croisette, a affiché des recettes record en 2011. Un pécule investi, au total, dans le soutien à 272 films l’an dernier. Sans lui, la création hexagonale serait sans doute en piteux état, écrasée par la force de frappe des superproductions américaines comme Avengers, de Disney. D’ailleurs, la France est le seul pays où un groupe de superhéros en collants peut être mis KO par le riche aristocrate en chaise roulante d’ Intouchables et ses 16,5 millions d’entrées.

Pourtant, la vénérable institution, créée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, suscite aujourd’hui l’irritation des industriels et de certains hommes politiques. La faute à ses recettes qui explosent et… à un magot qui dépasse les 855 millions d’euros. « Ce n’est pas un trésor de guerre, car cette somme ne nous appartient pas, se défend Audrey Azoulay, directrice générale déléguée. Elle alimente le mécanisme automatique d’aide, notamment aux producteurs, pour financer leur prochain film ». L’argument est loin d’éteindre les critiques, d’autant que beaucoup reprochent au CNC de soutenir toujours les mêmes stars du métier.

Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise devient vite, par les temps qui courent, sujette à controverse. « Les rentrées d’argent augmentent bien plus vite que les dépenses, il s’agit d’une situation pour le moins originale de la part d’un service public, dénonce le sénateur Philippe Marini, président de la commission des Finances du Sénat. J’observe que cela n’incite pas à une gestion des plus serrées. » Les frais de fonctionnement, notamment, sont pointés du doigt. D’ailleurs, l’envoi d’une délégation de 75 membres au Festival de Cannes a provoqué quelques grincements de dents. « Et dire que c’est nous qui payons », lâche un responsable d’un fournisseur d’accès à Internet. Car les opérateurs de télécoms, les chaînes de télévision et les réseaux de cinémas sont tous appelés à participer au financement du CNC. D’abord, le Centre touche de l’argent sur chaque entrée en salles, et ce quelle que soit la nationalité du film. Avec 216,6 millions de spectateurs l’an dernier en France, le grand écran ne s’est jamais si bien porté dans l’Hexagone depuis 1966. La tendance ne semble pas près de s’inverser : sur les quatre premiers mois de l’année, la fréquentation a progressé de 5,6%. « Cet argent repart automatiquement au soutien à la création », explique Audrey Azoulay. L’institution prélève aussi sa dîme sur chaque DVD vendu et sur chaque location de film à la demande via les box. Mais cette somme reste minime. En réalité, c’est une autre source de financement qui cristallise les critiques. Tous les éditeurs et distributeurs de télévision versent leur obole au 7e art. Les chaînes, Canal en tête, doivent y consacrer une part de leur chiffre d’affaires (3,5%). Mais leur contribution baisse avec la chute de la publicité, quand celles d’Orange, de SFR et de Bouygues Telecom ne cessent d’augmenter. Cette année, leur apport devrait atteindre près de 192 millions d’euros, selon la Fédération française des télécoms, contre 43 millions en 2008. « Notre industrie pèse désormais pour plus d’un cinquième des recettes du CNC, et cette proportion ne cesse de croître, souligne Yves Le Mouël, directeur général de la FFT. Nous sommes prêts à soutenir le cinéma, mais pas au point d’en devenir l’un des principaux financeurs quand d’autres diffuseurs comme Youtube ou Apple échappent à tout prélèvement. » Pas de chance : pour 2012, le calcul de la taxe télécom a encore été revu à la hausse par le précédent gouvernement.

Devant cet afflux d’argent dans les caisses du CNC, les élus ont décidé qu’une partie des recettes serait exceptionnellement reversée à l’Etat, soit 20 millions d’euros l’an dernier. Dans le même temps, le budget du Centre sera, lui, plafonné à 700 millions d’euros dès cette année. Le surplus ira, là encore, dans l’escarcelle de l’Etat. La taxe se retrouve taxée. « Nous attendons toujours le feu vert des autorités européennes sur ce sujet, prévient Patrick Bloche, député PS. Il n’est pas légitime que cet argent destiné à la culture soit détourné de son objectif initial. »

Pour Eric Garandeau, président du CNC, pas question non plus de se laisser faire. D’autant qu’une autre mauvaise nouvelle s’est abattue sur lui. La Cour des comptes vient de lancer un audit pour faire la lumière sur la situation réelle de l’institution. Certains élus estiment que le Centre, trop richement doté, a dû se trouver de nouvelles dépenses qui ne lui incombaient pas. « Le ministère de la Culture, depuis plusieurs exercices, s’est délesté de certaines missions. […] Le CNC ne saurait indéfiniment lui servir de rustine », pouvait-on lire dans un rapport sénatorial en décembre dernier. Ainsi, 25 millions d’euros ont servi, en 2011, à subventionner la Cinémathèque française et l’action culturelle internationale. Cette année, le président a même décidé de créer un fonds d’aide au cinéma du monde pour encourager l’association entre des producteurs français et étrangers et promouvoir ainsi la diversité. Et, pour doper la création des séries télévisées, de nouveaux moyens vont être alloués à l’école du cinéma, la Fémis.

Autant d’initiatives qui contribuent à attirer l’attention sur la façon dont le CNC dépense sa manne. Eric Garandeau, qui a déjà connu six contrôles en un an, commence à s’agacer de cet acharnement. « Nous envisageons de créer un bureau d’accueil pour les auditeurs », a-t-il plaisanté en conférence de presse il y a deux semaines. Intouchable ? En période de crise, cet inspecteur des finances doit savoir que même le gardien du temple de la création française ne l’est plus“ , estime, pour finir, le vertueux enquêteur de L’Express .

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