LE DIRECT

Une question de respect

5 min

“Le groupe de cinéma indépendant MK2, créé il y a 40 ans par Marin Karmitz, compte désormais 65 écrans à Paris et 120 salles en Espagne, soit respectivement 11 000 et 20 000 fauteuils , a compté Alain Beuve-Méry dans Le Monde. Jeudi 5 juin, a en effet été officiellement annoncé l’acquisition par MK2 du réseau Cinesur, qui comprend 9 complexes cinématographiques dans le sud de l’Espagne.” Un achat “assez audacieux” , juge Le Monde , qui rappelle que “depuis plusieurs années, le cinéma espagnol connaît un profond marasme. La crise économique qui a violemment secoué l’Espagne depuis 2008, le développement du piratage et la décision prise par le gouvernement espagnol de relever de 8% à 21% la TVA sur le ticket de cinéma en 2012 ont créé un cocktail détonnant et amer. Alors qu’en 2004, le cinéma espagnol attirait 143 millions de spectateurs, ce chiffre a chuté à 79 millions en 2013. Sur la même période, le nombre de salles est passé de 4 390 à 3 890, alors qu’en France, il a crû, passant de 5 200 à 5 500. […] Ce redéploiement stratégique pour MK2 intervient au moment du passage de commandes de l’entreprise aux deux fils du fondateur : Nathanaël, directeur général et son frère Elisha. Avec un chiffre d’affaires de 55 millions d’euros en 2013, MK2 est un groupe prospère, estime Le Monde , mais à la recherche d’un nouveau souffle.” Un souffle andalou ? « Je crois au redressement de l’Espagne » , assure Nathanaël Karmitz au Figaro .

Et pendant ce temps, le fondateur du groupe, Marin Karmitz, est partout, de M le Magazine du Monde au New York Times en passant par Première . Il revient sur son histoire personnelle et cinématographique, et n’a pas sa langue dans sa poche, ici et là, quand il s’agit notamment de dire tout ce qu’il pense d’Abdellatif Kechiche, dont il avait produit Vénus Noire . « Kechiche , explique-t-il dans Première, c’était un choix artistique, politique. Je pensais qu’il pourrait être l’héritier [des Kieslowski, Chabrol, Kiarostami]. Je me suis trompé. Son dernier film est bidon. » Karmitz dénonce « son mépris des gens, que je ne peux pas supporter , dit-il. Je ne peux pas laisser passer ça alors que c’est ce que j’ai toujours combattu. Pour moi, le talent s’arrête au non-respect des gens. J’ai également vite compris qu’il était incapable de travailler en équipe. Or le génie, c’est savoir écouter les autres. C’est ce que j’ai appris au contact de Resnais, d’Abbas… Même Angelopoulos m’écoutait, et pourtant ce n’était pas le plus facile. […] Par exemple, Kechiche savait que, par contrat, je ne veux pas de films de plus d’1h50, et à l’arrivée, il m’a livré un film de plus de trois heures. Un film dont on voyait de manière évidente les longueurs, que l’effet recherché était manqué par complaisance à l’égard de son propre travail. Tous les grands auteurs avec qui j’ai travaillé, TOUS, ont accepté les coupes. On discutait, mais ils acceptaient qu’il y ait un premier regard, et ils avaient suffisamment confiance en moi pour écouter mes remarques. » Interrogé par le journaliste de Première , Gaël Golhen, sur cette obsession de la barre des 1h50, Marin Karmitz s’explique : “Il s’agit de respect. Avec cinq séances, vous respectez la vie des gens. Les horaires de bureau, le week-end, la vie de famille… Avec quatre séances, vous perdez 30% de vos spectateurs. Pourquoi faire le film dans ces conditions ? Pour qui ? Et puis ma belle-mère (Françoise Giroud) disait souvent : « On peut toujours couper dans un article. » J’aime les œuvres maîtrisées et je déteste les redondances. 95% des films que je vois aujourd’hui sont mal produits. Qu’est-ce que croient les auteurs ? Que tout ce qu’ils racontent est intéressant ? Qu’ils ne peuvent pas se mettre dans une norme pour parler aux spectateurs ? Les films de Bresson, c’est 1h30. Bergman ? 1h30. Renoir ? 1h30. Regardez Cannes cette année. Les trois quarts des films dépassent les deux heures. Pour moi, c’est un scandale de production, uniquement possible parce qu’il y a des mauvais producteurs, des gens qui se font mépriser par les réalisateurs. » Alexandre Mallet-Guy, l’heureux coproducteur de la Palme d’Or 2014, appréciera. S’il le croise, il lui expliquera peut-être sa stratégie de sortie, car, comme le raconte Louis Guichard dans Télérama, “les tourments du désamour et du temps qui passe, au fin fond de la Turquie enneigée, pendant trois heures un quart, seront une option estivale au même titre que la sieste et la baignade. Winter Sleep (ou Sommeil d’hiver en bon français), de Nuri Bilge Ceylan, Palme d’Or à Cannes, sort le 6 août… A priori, la date déconcerte : le cinéma d’auteur fait sa rentrée… à la rentrée. Qui voudra se plonger dans une fresque bergmano-tchekhovienne pendant ses vacances ? Alexandre Mallet-Guy, distributeur et coproducteur du film (avec sa société Memento), revendique ce choix, misant sur la disponibilité d’esprit et de temps des spectateurs à cette période de l’année, propice aux expériences inhabituelles. Et sur la demande des exploitants, satisfaits de programmer du haut de gamme en pleine trêve aoutienne. Objectif : cinq cent mille spectateurs, soit le triple de l’audience du précédent film du cinéaste turc, Il était une fois en Anatolie… Un pari audacieux , salue Télérama , et, on l’espère, judicieux.” Les salles MK2 programmeront-elles le film ? Le cas échéant, on y surveillera attentivement les chiffres de fréquentation, histoire de voir si les spectateurs des Karmitz, père et fils, se sentent respectés, ou non…

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......