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Une restitution embarrassante

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On l’a appris, entre autres, dans La Croix , “une gravure du peintre impressionniste Camille Pissarro, volée il y a 30 ans au Musée Faure d’Aix-les-Bains en même temps qu’un Renoir, a été officiellement rendue à la France par Washington. Le Marché aux poissons avait été repéré comme un tableau volé en 2003, alors que sa propriétaire cherchait à le vendre à la maison Sotheby’s, à New York. Après enquête, l’œuvre a été saisie en 2006 par les autorités américaines. C’est la troisième fois en un an que les douanes américaines rendent des tableaux volés en France.“ Les restitutions d’œuvres volées, à force, non donc rien d’exceptionnel. Il arrive cependant parfois qu’elles révèlent pour le moins des dysfonctionnements dans la gestion par certaines municipalités de leurs collections. C’est ainsi, raconte Nathaniel Herzberg dans Le Monde , que la Mairie de Paris a eu la divine surprise “de se voir restituer un tableau… dont elle ignorait même qu’il avait été volé, il y a plusieurs dizaines d’années, sans doute. Neige à Saint-Mandé, de Maurice Boitel (1919-2007 , nous précise le quotidien), a été officiellement rendu au Fonds municipal d’art contemporain, vendredi 27 janvier, après six semaines d’une procédure éclair qui met en lumière les limites des inventaires officiels. A l’origine, l’Association des amis de Maurice Boitel. Dirigée par le fils du peintre de l’école de Paris, elle assure une veille systématique sur tout ce qui touche à l’artiste. Le 11 décembre 2011, elle découvre qu’un tableau de Boitel est mis en vente sur le site d’enchères eBay. Aucun titre n’y est apposé. Mais en scannant l’image et en la comparant au répertoire des œuvres du peintre, l’identification est immédiate : il s’agit de Neige à Saint-Mandé. Primé en 1956 au Salon Comparaisons, la toile avait été acquise dans la foulée par la préfecture de la Seine. Une œuvre des collections municipales, inaliénable, autrement dit qui ne peut être vendue. Les héritiers saisissent le commissariat du XVIe arrondissement de Paris, où se trouve domicilié le vendeur. Les policiers conseillent à Dominique Boitel d’enchérir. « Suffisamment haut pour que quelqu’un d’autre ne parte pas avec le tableau, m’avaient-ils dit, raconte le fils du peintre. Mais moi, je ne voulais pas trop monter et risquer de devoir payer si l’enquête échouait. » Les 2 500 euros offerts laisseront le temps aux policiers de s’organiser et d’intervenir. Devant les enquêteurs, le galeriste virtuel assure tomber des nues. Il explique avoir hérité du tableau au décès de son grand-père. Certes, le numéro d’entrée dans la collection (10 266) et la mention « Direction des beaux-arts de Paris » figurent au dos. Mais il n’y a pas prêté attention, s’excuse-t-il. Pour preuve de sa bonne foi, il propose de restituer la toile sans réclamer de dédommagement.

Au parquet de Paris, on estime le délit de recel non constitué. Le tableau ne figurait dans aucune base de données d’œuvres volées. La toile avait bien été placée au dépôt d’Auteuil, comme l’atteste un inventaire de 1959. Mais entretemps, celui-ci avait été déménagé à Ivry en 1975-1976, et était passé sous propriété de la Ville lors de la création de la Mairie de Paris. Il avait aussi connu un changement d’organisation avec la mise en place du Fonds municipal d’art contemporain, en 2002. « Nous y disposons de 30 000 œuvres, explique-t-on à la Mairie. Beaucoup sont en dépôt dans des services de la ville, des écoles, des crèches, des bibliothèques, des hôpitaux, afin de pouvoir être vues. En tout, 450 lieux… » Un récolement a bien été commencé il y a trois ans afin de rapprocher les œuvres inventoriées et leur lieu de présentation. « Mais nous n’avons réalisé que 25% du travail », con-vient-on à la Ville. La toile a-t-elle disparu lors du déménagement, avant, après ? Personne ne peut le dire, et sans doute ne le saura-t-on jamais. La Mairie ne devrait pas se constituer partie civile : elle a récupéré son bien sans bourse délier et n’a aucune raison d’insister sur ses petites faiblesses d’inventaire. Quant à la famille Boitel, elle se félicite de voir l’œuvre de son aïeul réintégrer les collections municipales. Avec le rêve de la voir quitter à nouveau le dépôt, cette fois pour les cimaises d’un musée. »

Un peu plus à l’est, à Montreuil, ce n’est pas la restitution d’une œuvre, mais son saccage, qui jette là encore une lumière crue sur la gestion municipale des collections d’art. Comme l’a raconté Le Parisien , puis Vincent Noce dans Libération , Au temps de l’harmonie , le plus grand tableau (3 mètres sur 4) réalisé par le chef de file du pointillisme, Paul Signac, accrochée depuis 1938 dans un discret escalier normalement réservé aux employés de la mairie de Montreuil, a été vandalisée lors du réveillon par des gamins, qui auraient « violemment projeté des boules de papier toilette imbibées d’eau sur la peinture » , d’après la maire de la commune, Dominique Voynet, qui parle de « sottise d’enfant » , minimisant : « Les dégâts sont parfaitement réparables » . Moyennant 15 000 euros, pour une peinture assurée 10 millions d’euros…

“Cette œuvre classée ne serait-elle pas davantage à sa place à Orsay, qui a du reste récupéré des tableaux oubliés depuis longtemps dans les mairies ?“ , s’interroge Vincent Noce. Dévoilée en 1895 à Paris sous le titre Au temps de l’anarchie , la toile avait reçu de telles mauvaises critiques que le peintre avait décidé d’abandonner la figure humaine pour le paysage. “C’est donc un moment clé de son œuvre , estime le critique de Libération . Signac avait pensé accrocher le tableau au siège du Parti ouvrier à Bruxelles, mais le projet n’aboutit pas. Longtemps, il a encombré l’atelier de la rue La Fontaine à Paris. A l’instigation probable de son ami Georges Besson, critique à L’Humanité, la veuve de Signac le confia à Montreuil, bastion communiste. Reste une énigme : la mairie parle de donation, mais sans trace de document. Le catalogue raisonné de l’œuvre de Signac, réalisé par sa petite-fille, Françoise Cachin, mentionne : « Déposé par Berthe Signac. » Il n’appartiendrait donc pas à la municipalité ? Depuis que Libération a pointé cette contradiction, la mairie s’est plongée dans ses archives, sans succès pour l’instant. Dans tous les cas, Au temps de l’harmonie serait plus à sa place dans un musée“ , insiste pour conclure Vincent Noce.

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