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Une sainte littéraire

5 min

Il faudrait ne jamais commettre d’avant-papier. C’est ce qu’a dû se dire Astrid de Larminat, qui dans Le Figaro Littéraire du 3 octobre écrivait : “Le prix Nobel de littérature pourrait être décerné dès aujourd’hui mais le sera probablement jeudi prochain”. En effet, il le fut le 10 octobre. Et la journaliste littéraire de poursuivre : “Comme chaque année, les paris vont bon train. Le Japonais Haruki Murakami, auteur de 1Q84, est le grand favori des bookmakers. Mais certains observateurs rétorquent que le continent asiatique, à travers l’écrivain chinois Mo Yan, a déjà été mis à l’honneur l’an dernier par le jury suédois. Les Etats-Unis, eux, n’ont pas reçu le prix depuis vingt ans, or Joyce Carol Oates est deuxième sur les listes de bookmakers. Autre écrivain à surveiller, le Kényan Ngugi wa Thiong’o. Début septembre, il a fait l’objet de mises inhabituelles sur le site de paris Ladbrokes, provenant notamment de Suède : y aurait-il eu un fuite à Stockholm ? La romancière franco-algérienne Assia Djebar aurait aussi ses chances , pronostiquait encore Le Figaro. Elle est la cinquième favorite des parieurs de Ladbrokes, site qui, depuis sa création en 2005, a mis dans le mille une fois sur deux…”

David Caviglioli, sur le site littéraire du Nouvel Observateur , BibliObs , a eu plus de nez. Il faut dire qu’il a publié son texte à la veille de l’annonce du Nobel, en se basant sur le même Ladbrokes , qui avait affiné ses cotes. “Attention aux mauvaises affaires , prévenait-il toutefois. Contrairement aux années précédentes, où les investisseurs pouvaient toujours compter sur de mystérieuses fuites, la lisibilité du secteur suédois est mauvaise.” Le critique littéraire reconverti en analyste financier pariait, après l’inévitable Murakami, sur “la marque canadienne Alice Munro, qui domine depuis plus de 40 ans le secteur, très porteur outre-Atlantique, de la short story. […] Deux facteurs en font un placement à envisager , estimait-il : les Nobel n’ont jamais mené d’offensive au Canada et ils pourraient tenter de féminiser l’image de leur label. Nos analystes, qui ont les yeux rivés sur leurs écrans depuis des semaines, ont remarqué un frémissement à la hausse de sa cote, qui en onze heures s’est hissée au deuxième rang chez les donneurs d’ordre.” On espère pour la fortune de David Caviglioli qu’il a mis en pratique ses pronostics.

Il en est en tout cas un qui, depuis près de dix ans, militait pour la Canadienne. « Lisez Munro ! Lisez Munro ! », s’écriait en 2004 l’écrivain Jonathan Franzen dans un article désormais célèbre du New York Times, rapporte Florence Noiville dans Le Monde . Il faut croire que cette injonction a fini par résonner jusqu’à Stockholm. En attribuant, jeudi 10 octobre, le prix Nobel de littérature à la Canadienne de langue anglaise Alice Munro – qui a annoncé en juin qu’elle arrêtait d’écrire –, l’Académie suédoise récompense pour la treizième fois une femme – après Herta Müller en 2009, Doris Lessing en 2007 ou Elfriede Jelinek en 2004. Mais surtout, estime la critique du Monde , elle couronne une championne incontestée de la nouvelle et braque ainsi pour la première fois le projecteur médiatique sur un genre littéraire trop souvent considéré comme mineur. Dans son dernier recueil traduit en français ( Trop de bonheur, à L’Olivier), Munro elle-même s’amuse d’ailleurs de la piètre estime dans laquelle est tenue sa forme de prédilection : « Un recueil de nouvelles ? Voilà qui en soi est déjà une déception, écrit-elle. L’autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l’auteur pour quelqu’un qui s’attarde à l’entrée de la littérature, au lieu d’être bien installée à l’intérieur. » Auto-ironie, ténacité, insolence : tels sont quelques-uns des traits de caractère d’Alice Munro. Ceux du moins qui transparaissent dans ses livres. Car de Munro elle-même, on sait en définitive peu de choses. Les photos récentes montrent une dame de 82 ans, aux boucles blanches moussant sous des chapeaux cloche, au regard bleu un peu lointain. Peu de critiques ont eu le privilège de l’approcher. Munro, c’est de notoriété publique, est une auteure discrète. Les festivals, les interviews l’assomment. « Parce qu’on éprouve, dit-elle, une sorte d’épuisement et de perplexité à regarder et à commenter son œuvre. C’est pourquoi je ne m’affiche pas en public comme écrivain, je ne me vois pas faire ça, ce serait une vaste fumisterie. »

Côté réactions, “c’est l’écrivain Tad Friend, du New Yorker, qui dégaina le premier sur Twitter , note Elisabeth Franck-Dumas dans Libération : « Dans trente ans, en faisant leur bilan, les membres de l’académie suédoise vont se rendre compte qu’attribuer le Nobel à Alice Munro fut la meilleure décision de leur vie. » Suivi de près par Salman Rushdie : « Félicitations à Alice Munro. Lorsque j’éditais un recueil compilant les meilleures nouvelles américaines, j’ai voulu en prendre trois d’elle. C’est un maître de la forme. » Le petit monde des lettres anglo-saxon, éditeurs, écrivains et critiques, était en émoi car « leur » candidat avait gagné. Pas simplement qu’elle soit nord-américaine, non. Alice Munro jouit outre-Atlantique et outre-Manche de l’enviable réputation d’être « a writer’s writer », un écrivain pour écrivains, dont le talent (d’abord) et la bonhommie (ensuite) en ont fait une mascotte. Ou, pour reprendre sa compatriote Margaret Atwood, « une sainte littéraire ».”

Seule fausse note, dans cette sanctification immédiate de la bienheureuse, le commentaire formulé, là encore sur Twitter, par Bret Easton Ellis, et rapporté par Le Monde des Livres : « Un écrivain surestimé » , pour l’auteur d’American Psycho , qui a ajouté : « Le Nobel est une blague, ça l’a toujours été » . En voilà au moins un qu’on ne retrouvera pas de sitôt sur les futures listes de favoris pour le Nobel !

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