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Valse des poncifs

4 min

(Par Claire Mayot)

« C’est chiant, l’opéra, non ? » titre Eric Loret dans Libération ou comment « tordre le cou aux idées reçues sur l’art lyrique, beaucoup plus fun qu’on ne l’imagine », annonce-t-il d’emblée. La raison de cette entreprise de démolition des clichés : la huitième édition de Tous à l’Opéra, parrainée cette année par le contre ténor Philippe Jaroussky.

« Pourquoi tu ne veux pas aller à l’Opéra ?», lance Eric Loret à son jeune ami de fiction journalistique qui répond : « Tous ces gens qui crient, ca me fait peur ! »

« Bon c’est pas faux, [admet le journaliste], ça fait un peu bizarre au début. Mais ils ne crient pas. Disons qu’ils ont des voix hors norme, monstrueuses. Un peu comme les superhéros dans les anime, tu vois, c’est pas réaliste. A intrigues suréquipées, chanteurs surdimensionnés. Si tu détestes vraiment ça, tu n’es pas obligé d’écouter Verdi ou Wagner, qui ont besoin de voix particulièrement puissantes. Tu peux commencer par Rameau ou Mozart, les voix sont un peu plus naturelles"

« Ah ouais, super, des mecs plantés sur scène comme des piquets pendant trois heures », réagit l’interlocuteur fictif et rétif à l’opéra d’Eric Loret. Et le journaliste de répliquer : « D’abord, y’a des entractes, et en plus, ça fait longtemps que les chanteurs ne sont plus immobiles avec la main sur le cœur, même si certains spectateurs un peu reacs râlent dès qu’on essaie de faire des trucs nouveaux. Mais regarde des mises en scènes de Castellucci, Marthaler, Bondy, Tcherniakov, Warlikowski ou Chéreau et tu verras que l’opéra, ça peut rire, saigner, danser, résonner, qu’il y a des vidéos dedans, des cyborgs et des gens à poil. Et si tu as peur que ça dure trop longtemps, choisis des opéras du XXème, qui sont plus courts en général. Un conseil avisé si l’on en croit le témoignage de Fabien dans la Croix qui donne la parole à ces aficionados de l’art lyrique..

Ce kinésithérapeute s’est initié, en commençant précisément par le XXème siècle et des mises en scènes plutôt contemporaines avant « de sauter au baroque pour finir avec le répertoire romantique, qui, désormais, ne lui semble plus du tout grotesque et daté mais au contraire, bouleversant dans ses paroxysmes. » Mais c’est en découvrant Pelléas et Melisande de Claude Debussy que le choc se produisit, raconte-t-il : « J’ai été littéralement saisi par un texte étrange et envoûtant porté par une partition sublime et incarnée par des chanteurs-acteurs confondant de naturel comme au théâtre et au cinéma. »

« L’opéra, c’est Hollywood », acquiesce Eric Loiret toujours dans Libération. Des histoires à suspense qui font frémir et pleurer, des dieux qui tombent du ciel, des démons qui sortent des enfers, des mères qui tuent des enfants, tout ça. (…)Les gens allaient voir ça pour se distraire, pas pour s’emmerder.. Evidemment après, c’est devenu, et ça reste un truc bourgeois un peu obligatoire, un endroit où se montrer, écrit le journaliste. Mais en réalité, l’opéra est à tout le monde ».

« Ben non parce que ca coûte un bras et puis y’a jamais de place », lui oppose-t-on alors.

« Bon, OK, il y a certaines salles qui exagèrent, concède Eric Loiret. Mais d’abord, je te signale que ce sont tes impôts qui ont déjà payé la majeure partie de ta place, donc ce serait bête de ne laisser que les plus riches en profiter. » L’écrivain mélomane Nicolas d’Estienne d’Orves pourrait ajouter : réjouis toi, jeune français, aux Etats-Unis c’est pire !

« Les places du Métropolitan Opera de New York sont bien plus coûteuses car financées par le mécénat, écrit-il dans les Echos. Quant aux spectacles eux-mêmes, ils sont bien moins audacieux que ceux que l’on peut voir en France. S’il y a ringardise ( autre mot affreux) dans l’art lyrique, c’est de ce côté-là qu’il faut aller chercher.

Les vieux mécènes entendent retrouver les madeleines de leur enfance et n’aspirent à rien d’autre qu’un opéra muséal. Si bien, poursuit-il, que le public vernaculaire ne découvre que des œuvres à la mode vieille, formant son goût au contact de ces productions d’un autre âge. Pour peu qu’eux-mêmes n’aillent pas voir si l’herbe est plus verte ailleurs, ils réclameront à leur tour de semblables vieilleries et le serpent n’en finit pas de se mordre la queue, analyse Nicolas D’Estienne d’Orves : Heureux soient les spectateurs français, nous voilà convaincus alors on serait tenté après une telle démonstration de demander à notre tour à Eric Loiret : Et la musique d’orgue, c’est un truc barbant de vieux ?

Mais la réponse nous a été donnée par Thierry Hillériteau dans le Figaro, il l’avoue « les a priori négatifs sur la musique d’orgue ne manquent pas. Tout comme les clichés qui ont longtemps accompagné les praticiens de l’instrument, affectueusement surnommés par le milieu musical « punaises d’orgue » Déjà, en 1954, rappelle le journaliste, Joseph Goupy caricaturait Haendel en organiste soiffard sous le titre : La brute charmante. Le musicien y était montré sous des traits porcins, jouant assis sur une barrique de vin, avec perdrix et faisans accrochés aux tuyaux et en guise de pédalier, cette inscription en lettres capitales : I am myself alone.

Toujours aujourd’hui, on décrit volontiers l’organiste, qui plus est d’église, comme un grand solitaire un peu rustre. Mais les temps ont changé, nous rassure Philippe Lefebvre, cotitulaire des grandes orgues de Notre Dame de Paris interrogé dans le Figaro : « Ayant pris le relais des églises moins fréquentées par les jeunes, les Ecoles de musique et les conservatoires suscitent de nouvelles vocations et forment une génération d’organistes de plus en plus enclins à s’ouvrir à d’autres pratiques et d’autres répertoires.

De jeunes organistes qui s’inspireront peut-être de Cameron Carpenter dont le même Thierry Hillériteau dresse le portrait sur le Figaro.fr . Cheveux hirsutes, look iconoclaste de vedette punk avec hauts à paillettes et boots garnies de strass, cet américain bouscule le milieu de l’orgue par son allure de Scott Ross du XXIème siècle, écrit-il. Le musicien se confie « Pour moi, l’orgue n’avait rien à voir avec la religion. Je l’associais plutôt au cinéma hollywoodien, tous ces films muets des années 20 aux actrices ultra glamour, que l’on accompagnait à l’orgue.

Alors chiante la musique classique ? Fun, punk et glamour, on vous dit !

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