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Vertigo, premier et dernier plan

7 min

La manie du classement est une maladie plus ou moins bénigne du cinéphile, et ce depuis longtemps. “En 1952 , rappelait il y a un mois Jean-Marc Lalanne dans Les Inrockuptibles , en pleine vague ascendante de la ferveur cinéphile classique, la revue anglaise Sight and Sound demandait à un aréopage de critiques internationaux de dresser un classement des cinquante plus beaux films du monde. Le tout récent (réalisé seulement quatre ans plus tôt) Voleur de bicyclette arriva premier. Depuis soixante ans, la revue publie un nouveau classement tous les dix ans et, de 1962 à 2002, c’est le Citizen Kane d’Orson Welles qui a détenu le titre. Coup dur donc pour ce vieux Kane : il se voit doublé cette année par Vertigo. Bien que réalisé en 1958, le film d’Hitchcock n’est entré dans le classement qu’en 1982. Puis il a gagné des places, jusqu’à occuper la deuxième en 2002 et détrôner celui de Welles en 2012. L’immensité de Vertigo est donc une invention moderne, postmoderne même, des années 80, contemporaine de la notion théorique de « mort du cinéma » (Godard, Daney) , en conclut le critique des Inrockuptibles . Au film du jeune homme qui veut tout réinventer (Welles a 25 ans quand il tourne Kane) succède l’élégie du maître vieillissant qui décrète que toute passion est nécrophile. L’irrésistible ascension de Vertigo marque le progressif enfoncement de la cinéphilie dans le fétichisme et le deuil (deux motifs auxquels le film donne leur forme la plus saisissante et sublime). On se réjouira d’une nouvelle plus tonique : l’entrée à la 35e place du chef-d’œuvre expérimental et féministe Jeanne Dielman… de Chantal Akerman. Outre qu’Akerman est la seule femme du classement, il était temps que les aspirations révolutionnaires (dans la forme et le discours) des avant-gardes post-68 infiltrent un peu les chefs-d’œuvre de la cinéphilie classique. Notons que bien qu’absent du top 10, Godard est le cinéaste le plus représenté avec quatre films, que le premier film français est La Règle du jeu (4e) et que le film le plus récent (il y en a très peu) est Mulholland Drive (28e), une réflexion morbide et glamour sur l’obsession amoureuse et la représentation, qui se place sciemment dans la filiation de Vertigo. On n’en sort pas.”

J’avais déjà cité Jean-Marc Lalanne la semaine dernière, c’est son mois, à propos des anathèmes que certains cinéastes peuvent lancer sur leurs confrères. Heureusement que d’autres se livrent encore aux exercices d’admiration, comme Bertrand Bonello dans la dernière livraison de So Film , précisément à propos de Vertigo . “Dans toutes les bonnes éditions DVD de Vertigo figure en bonus la séquence finale du film coupée au montage , écrit-il. A la demande de la Paramount, en effet, Hitchcock devait tourner une fin montrant clairement que le mari, Gavin Elster, avait été arrêté. Il était inconcevable, à l’époque, de laisser un méchant en liberté. Hitchcock tourne alors une scène hallucinante.

Nous sommes dans l’appartement de Midge (Barbara Bel Geddes), elle-même filmée au premier plan, de profil, en train de dessiner sur son chevalet. A la radio, une voix annonce que le suspect a été arrêté (le contrat d’Hitchcock vis-à-vis du studio est donc rempli, réglé en dix secondes de la façon la moins spectaculaire possible).

Puis la porte s’ouvre. Bel Geddes éteint la radio. Dans un plan large, Scottie (James Stewart) entre par le bord gauche du cadre et vient contempler San Francisco à travers la baie vitrée. Bel Geddes comprend en un geste que Madeleine est morte. Elle se lève, sert deux whiskies, en apporte un à Scottie qui se retourne à peine pour le prendre. Le plan est vide : Stewart, de dos, contemple la baie. La séquence dure ainsi, sans dialogue ni musique, pendant au moins une minute trente. C’est sidérant, quand on songe à la folie lyrique de la scène de fin actuelle de Vertigo. A lui seul, ce plan final digne d’Antonioni propulse le film dans une modernité absolue , considère Bertrand Bonello. Déjà que le film organisait, entre sa première et sa deuxième partie, le passage du cinéma classique au cinéma contemporain… Là, on monte encore d’un cran. C’est comme si l’avant-garde du cinéma d’auteur européen prenait subitement possession du film et opérait une plongée dans le vide, inconcevable pour le cinéma américain de l’époque. En voyant cela, les studios ont dû dire à Hitchcock : « On s’en fout, finalement, de laisser Elster en liberté. Ta fin est tellement chiante qu’on préfère s’en passer. »

Je ne sais pas quelle était l’intention exacte d’Hitchcock quand il a tourné ce plan. C’est quand même fou de prendre son personnage principal, de le mettre de dos et de terminer le film dans une telle austérité. Soit Hitchcock s’est dit : « Je vais faire le plan le plus anticommercial possible, pour qu’il soit refusé », soit il s’est dit : « Puisque je dois faire ce plan, je vais tenter un truc de cinéma. » A mon avis , écrit Bonello, compte tenu du bonhomme, les deux hypothèses sont possibles. Pour ma part, j’aurais aimé que ce plan reste parce qu’il rend cette fin encore plus bouleversante, même si le film est évidemment parfait dans sa forme actuelle – à l’exception de la scène du cauchemar, qui a un peu vieilli. C’est comme si Hitchcock s’autorisait un post-scriptum sans effet dramatique, purement cinématographique. Cela n’aurait rien d’exceptionnel aujourd’hui mais, en 1958, c’était très gonflé. Finir par un plan séquence un film extrêmement découpé simplement pour prendre le temps d’assister au désastre personnel de son personnage, c’est très beau” , conclut le cinéaste.

Très beau également, l’entretien exceptionnel autant que rare – il n’en avait pas donné depuis plusieurs années – que Jean-Pierre Léaud a accordé à ce même So Film , dont il fait la couverture. Il y explique notamment comment, pour Le Pornographe du même Bertrand Bonello, il lui a demandé de ne pas être dans les plans comportant des images pornographiques. Alors que si son grand sujet d’admiration, Godard, faisait un film porno… « Jean-Luc, c’est le seul qui pourrait se le permettre ! , s’enthousiasme l’icône de la Nouvelle Vague. Parce que son regard moral est tel que ce n’est plus du tout porno. Ce qui fait bander tout le monde, tout d’un coup, ne ferait plus bander personne ! C’est ça, Jean-Luc. Comme Bonello n’est pas Jean-Luc, j’ai fait du champ contrechamp avec lui. Avec Godard, j’aurais accepté de tout faire dans un même plan. C’est tellement scientifique que ce n’est plus porno pour personne ! »

Bientôt un HPG par JLG ? On frémit…

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