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Vide et scandale

6 min

Le tube est une énigme, Emmanuel Poncet tente d’en percer le mystère dans un livre paru chez Nil, Eloge des tubes . “Contrairement à la nature, les tubes raffolent du vide : c’est grâce à lui qu’ils résonnent longtemps dans les têtes, flottent dans l’air des rues, résistent aux modes et à la pression des ascenseurs , écrit dans Marianne Olivier Maison, qui a lu le livre. Mais le mystère reste entier : de quoi sont-ils faits ? C’est à cette question aussi obsessionnelle que l’air du Boléro qu’Emmanuel Poncet tente de répondre dans son Eloge des tubes : « Savez-vous vraiment pourquoi certaines chansons, commerciales ou pointues, vous font inexplicablement verser une larme au volant de votre voiture quand elles surgissent à la radio ? » Pour tenter de résoudre cette futile mais très existentielle énigme, l’auteur part de sa propre expérience d’accro - honteux – à un titre, I Got A Feeling, de David Guetta, un titre qui est aux hit-parades ce que le mètre étalon est à Sèvres : une référence mondiale. Mais c’est bien là que réside le secret du « tube », expression inventée par Boris Vian pour désigner un morceau creux et facile : plus il l’est et plus il résiste à l’analyse. Si l’on conçoit aisément que la chanson est liée à l’enfance – et même à l’univers prénatal puisque le ventre de la mère, selon l’expression de l’écrivain Bruno de Stabenrath, est la « première boîte de nuit » –, cela n’explique en rien le succès d’une ritournelle qui va accompagner notre existence, la mettre en musique. Un titre brasse du vent autant qu’il participe au brassage social : ses couplets touchent chacun et son refrain rassemble tout le monde. Les anecdotes prouvant que sa création tient souvent à un fil – parfois à un coup de fil – ajoutent à ce sortilège musical. Ravel, pressé par ses commanditaires désireux de commencer les répétitions d’un morceau qu’il n’avait toujours pas composé, se serait exclamé : « Il veulent qu’on répète ? Eh bien, d’accord, ils auront de la répétition ! » On connaît la suite…

Le tube échappe donc au rationnel, mais notre époque en aura peut-être raison. Car nous sommes rentrés dans l’époque du tune (« mélodie » en anglais), qui fait de la musique un univers particulier où les airs sont mixés, dématérialisés et réduits à quelques mesures. On n’écoute plus un tube, on le repère au milieu de particules musicales. Le tune est à l’origine une expression inventée pour désigner une séquence musicale accrocheuse. Aujourd’hui, ce concept est devenu le produit d’appel de ce supermarché virtuel et mondial où la musique est un fichier. « Une abbaye de Thélème des oreilles, résume Emmanuel Poncet. Un espace de retranchement fugace pour l’homme contemporain : régressif, apolitique, psychotrope, claustrophobe, et agressif parfois, mais qui permet de s’évader de sa condition, de dépasser les contingences. » Nous sommes passés des tubes aux tunes. Des hits à iTunes. Un nouvel air a commencé.“

Une qui s’y connaît en tubes, ou plutôt s’y connaissait, c’est Madonna. Une qui s’est retrouvée, bien malgré elle, associée à un tube, par la grâce de Philippe Katerine, c’est « Putain » , Marine Le Pen. Les deux se retrouvent associées dans une étonnante polémique, comme l’a raconté Thierry Dague dans Le Parisien : “Le Pen-Hitler même combat ? Même Jean-Luc Mélenchon, l’ennemi juré du Front national, n’avait pas osé. Madonna, elle, n’hésite pas : le visage de Marine Le Pen apparaît associé à une croix gammée et à Hitler dans une vidéo du nouveau concert de la chanteuse. Dévoilée jeudi à Tel-Aviv, en Israël, la séquence fait partie intégrante de son « MDNA Tour » et devrait donc se retrouver au Stade de France le 14 juillet et au Stade Charles Ehrmann de Nice le 21 août. Piquée au vif, la présidente du FN promet d’ « attendre au tournant » Madonna. Provoc toc ou message politique réfléchi ? Décryptage.

Que montre exactement la séquence ? Il s’agit d’une vidéo de 2 minutes 58 illustrant la chanson Nobody Knows Me (« Personne ne me connaît »). Madonna y chante en gros plan, les yeux puis le visage recouverts par d’autres images : un militaire, une femme voilée, le pape, Sarah Palin… et donc Marine Le Pen, superposée aux traits de la star. Une croix gammée s’affiche furtivement sur son front, puis les yeux de Hitler remplacent les siens. Le tout ne dure que deux ou trois secondes. Suivent des images de manifestations anti-gays, d’adolescents persécutés, des Indignés version Wall Street, de Mitt Romney et de Barack Obama. Quelle mouche a piqué Madonna ? Ce genre de montage politique est un classique des concerts de l’Américaine. On retrouve à peu près le même en 2008, pour le « Sticky and Sweet Tour », sur un remix intitulé Get Stupid : Hitler et des images de camps de concentration sont accolés aux photos des républicains américains. En 2006, lors du « Confessions Tour », Madonna chantait Sorry avec les visages de Ben Laden, de Saddam Hussein ou de… Jean-Marie Le Pen. La chanteuse veut faire passer un message : la haine et l’extrémisme conduisent toujours au pire – dictateurs, terroristes, leaders prônant l’intolérance sont mis dans le même sac. Comment connaît-elle Marine Le Pen ? Madonna connaît très bien la France : elle y a débuté comme danseuse il y a trente ans, travaille très souvent avec des Français (le couturier Jean-Paul Gaultier, les photographes Stéphane Sednaoui et Jean-Baptiste Mondino, les musiciens Mirwais ou Martin Solveig…) Son dernier petit ami connu est français. Sa fille Lourdes parle parfaitement notre langue. La politique locale ne lui est pas étrangère : on se souvient de ses embrassades avec Jacques Chirac dans les années 1980. Marine Le Pen n’est pas non plus une inconnue à l’étranger : la presse européenne, et même américaine a beaucoup parlé d’elle pendant la campagne présidentielle. La vidéo sera-t-elle montrée au Stade de France ? A moins que le FN ne porte plainte et que la justice lui donne raison, la séquence sera diffusée le 14 juillet au Stade de France. Les shows de Madonna sont réglés au millimètre et sont les mêmes partout dans le monde. Le « MDNA Tour » doit traverser une trentaine de pays, pour plus de 80 concerts, dont plusieurs ont du mal à se remplir, notamment… en France. Un peu de scandale ne pourra pas nuire » , conclut, in cauda venenum , le journaliste du Parisien…

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