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Vieux public, jeunes chefs

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Le public du classique vieillit, on en dégoûte les enfants, et pourtant, les chefs sont de plus en plus jeunes... “Le public de la musique classique vieillit , s’alarme Marie Soyeux dans la Croix. Un constat qu’il était jusqu’ici difficile d’étayer par des chiffres récents. Une enquête sur les publics des concerts de musique classique, envisagée au début des années 2000, n’avait pas été menée à terme. « Le sujet est sensible », indique-t-on au ministère de la culture. Le sociologue Stéphane Dorin s’y est attelé, soutenu par de nombreuses institutions musicales souhaitant se confronter à ces données, et publiera ses conclusions au début du mois de février (dans le cadre du colloque international « La musique classique et ses publics à l’ère numérique » à la Gaîté lyrique le 4 février et au salon Musicora les 5 et 6 février). Les résultats sont alarmants : « L’âge médian du public est de 61 ans en France et 60 ans à Paris. »” “En 1981 , rappelle Diapason, cet âge médian était de trente-six ans…” “La génération des baby-boomers, bien représentée, contribue à remplir les salles , poursuit La Croix. « Mais la vague va retomber brutalement. Les moins de 40 ans ne représentent que 17 % du public », s’inquiète le sociologue.

Comment expliquer ce décrochage ? « Il y a d’abord la concurrence des autres genres musicaux », répond Olivier Donnat, chercheur au Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture. « Depuis la fin des années 1960, les pratiques musicales se sont diversifiées. Le rock et les musiques dites ‘‘amplifiées’’ ont surtout été investis par les jeunes générations, qui, en vieillissant, leur restent fidèles. » […]

Ce ne sont pas les enfants qui fuient les classiques, ce sont les classiques qui les méprisent Stéphane Dorin indique ne pas avoir rencontré de programmes éducatifs ayant renversé la tendance, rajeunissant sensiblement le public payant. « Le goût musical se construit sur le long terme, à partir d’expériences cumulatives. Compter sur le choc esthétique d’une seule expérience est illusoire. » Il évoque le travail d’un collègue de Rotterdam ayant étudié la réaction de néophytes. « À la fin du concert, les jeunes interrogés reconnaissent avoir trouvé l’expérience festive et plaisante. » Mais un indicateur reste négatif : ils n’ont pas l’intention de revenir, parce qu’ « une fois, ça suffit ».” “Ce ne sont pas les enfants qui fuient les classiques, ce sont les classiques qui les méprisent , suppute Ivan A. Alexandre dans sa chronique de Diapason. C’est, le 17 octobre à Miami, le chef Michael Tilson Thomas qui chasse une mère et son rejeton assoupi parce qu’ils le déconcentrent. C’est, le 2 décembre au Royal Festival Hall de Londres, la violoniste Kyung Wha Chung qui admoneste les parents d’un apprenti tousseur. C’est une esthétique usée, c’est le concert immobile dans le silence, c’est notre rituel qui nous disqualifie. En traitant les conservatoires de « conservateurs », en réduisant leur budget et augmentant leur tarif, la Mairie de Paris prétend aujourd’hui ne vouloir que du bien aux petits d’homme, la conscience tranquille.

Les preuves du contraire ne manquent pas , relève toutefois le chroniqueur vedette de Diapason. Comme le calcul, la natation et maint talent plus secret, la musique écrite gagne à être apprise tôt. Toutes les enquêtes montrent qu’elle affûte la mémoire, structure la pensée, restaure l’estime de soi, favorise la sociabilité. La pratique individuelle libère le cerveau enfantin autant qu’elle le forme. La pratique collective ne se limite pas au Sistema vénézuélien et à ses satellites : partout où les enfants peuvent prendre part à un orchestre, comportement et résultats scolaires progressent de façon spectaculaire. Seulement voilà. Le plan « pour le développement des arts et de la culture à l’école » conçu fin 2000 par les ministres Jack Lang et Catherine Tasca n’est jamais entré en vigueur. Les moyens ont fondu, les écoles ont relégué cette mission au temps extrascolaire, temps amoindri par la nouvelle réforme horaire. La musique vieillit, entre nos enfants et elle le mur s’épaissit. […] Malgré le triomphe des Prodiges sur France 2 (4,1 millions de téléspectateurs le 27 décembre, record pour une émission « classique »), les petits Mozart du piano ou du violon, hier délice du mélomane, ont disparu de nos concerts. Mais qu’allons-nous faire sans eux ?” , s’inquiète et se désole Ivan A. Alexandre.

Relève talentueuse Or, paradoxalement, alors que le public vieillit et que les enfants disparaissent, ce sont les chefs d’orchestre qui rajeunissent ! “Le site Bachtrack, le plus important moteur de recherche en musique classique, vient de publier ses statistiques annuelles, portant sur l’année 2014 , note Christian Merlin dans Le Figaro. Elles concernent 25 000 manifestations dans le monde entier, ce qui permet de dégager certaines tendances instructives. La première est le rajeunissement des grands chefs d’orchestre internationaux. Le décès consécutif de plusieurs maestros octogénaires, comme Claudio Abbado ou Lorin Maazel, a ouvert la voie à une relève talentueuse que l’on voyait déjà piaffer. Ainsi, avec Andris Nelsons à Boston, Yannick Nézet-Séguin à Philadelphie, Gustavo Dudamel à Los Angeles, Lionel Bringuier à Zurich, quatre des directeurs musicaux les plus en vue du moment ont moins de 40 ans. Les trois chefs les plus demandés en 2014 ont été Andris Nelsons, le Néerlandais Jaap van Zweden (encore peu connu en France mais très actif aux Etats-Unis) et Michael Tilson Thomas. Plus révélateur encore : la moyenne d’âge des dix chefs les plus engagés est de 50 ans, contre 61 ans en 2010. Nous sommes donc clairement dans une phase de passage de témoin , analyse le critique du Figaro.

Malheureusement, ces statistiques ne lisent pas l’avenir et ne peuvent nous dire qui va succéder à Simon Rattle en 2018 à la tête du Philharmonique de Berlin ! Les musiciens de l’orchestre eux-mêmes, qui élisent leur directeur musical, sont divisés, entre les partisans de Christian Thielemann le conservateur, et ceux qui se lieraient volontiers à un chef jeune, qu’il s’agisse de Dudamel, Nelsons, Nézet-Séguin ou Alan Gilbert, sans oublier l’outsider Kirill Petrenko. On remarque enfin que la première femme au classement des chefs les plus demandés, Marin Alsop, figure en 42e position, et la première compositrice parmi les créateurs les plus joués, Sofia Gubaïdulina, à la 132e place ! On est loin de la parité…” Ce qui est encore un autre problème !

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