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Vivent les artistes morts !

7 min

« There is no business like art business », avait-on coutume d’entendre autour de Larry Gagosian, 67 ans, roi du marché de l’art avec ses douze galeries internationales, figure de Manhattan au flegme de joueur de poker. La devise est à double tranchant , considère Valérie Duponchelle dans Le Figaro . L’annonce du divorce entre le galeriste numéro un de la planète et l’artiste britannique de tous les records a cueilli les pros d’Art Basel Miami en pleine euphorie de la consommation. Le communiqué laconique de Science Ltd, l’une des compagnies de Damien Hirst, est tombé le 13 décembre, quelques jours après que la star et son marchand depuis dix-sept ans eurent fêté ensemble les riches heures de l’art contemporain à Miami. Ce divorce a aussitôt eu les honneurs du Financial Times, avec photo et info brute en une. Damien Hirst est une star à Londres, l’artiste le plus fortuné au monde selon la liste établie par le Sunday Times (215 millions de livres). Son ex-coéquipier l’est tout autant à New York. Le magazine Forbes a estimé le chiffre d’affaires de Gagosian autour de 925 millions de dollars, [l’an passé]. Début 2012, le duo ronronnait comme une Ferrari et lançait de concert le « Tour du monde Damien Hirst », 11 expositions concomitantes de ses 350 Spot Paintings, de New York à Hong Kong. Damien était alors chez lui dans la galerie parisienne de Larry Gagosian, tout occupé à le satisfaire. En coulisses, ce fort tempérament individualiste ne se privait pas, dit-on, d’inviter dans son studio à Londres les richissimes collectionneurs réunis alors par la Gagosian Gallery. Ce court-circuit des affaires est-il à l’origine des frictions ? , s’interroge la journaliste du Figaro . Ou est-ce l’acte II du Manifeste d’indépendance qu’il entama en vendant directement ses œuvres chez Sotheby’s à Londres en 2008 (un triomphe à 111 millions de livres), boycottant marchands et commissions ? Cet été à la Tate Modern, sa rétrospective a fait exploser les records de billetterie et de ventes de catalogues. Rançon de la gloire ? Dommage collatéral de sa récente séparation d’avec sa compagne, très relayée par la presse britannique ? Impact des procès qui viseraient Larry Gagosian, empereur au pied d’argile ? Ni l’un ni l’autre n’ont voulu répondre aux questions du New York Times. Certains avancent les clauses princières qui liaient le galeriste à son artiste, dont le coût de fonctionnement de son studio XXL à Londres. « Une publicité recherchée pour Damien Hirst qui se retourne contre son marchand lorsqu’il est en panne créative, comme les enfants qui mordent leur mère lorsqu’ils ratent leur dessin », estime un conseiller américain. « Les artistes stars ont des exigences de star », résume une pro de ce micromilieu. Elle rappelle que Damien Hirst entend ouvrir son propre espace à Londres pour y présenter ses œuvres et sa collection en un pêle-mêle de luxe.

A New York, rien ne va plus non plus. Le galeriste allemand de Manhattan, David Zwirner, a annoncé qu’il exposerait en mai Jeff Koons, autre star bankable de l’écurie Gagosian. Un jour après l’onde de choc Damien Hirst, The Art Newspaper révélait que Yayoi Kusama, 83 ans, star japonaise qui bombarde de pois les vitrines de Vuitton, s’apprêtait, elle aussi, à quitter les rangs de l’empire Gagosian. Ça fait beaucoup.”

Contre l’ingratitude des artistes vivants, une solution, pour les galeries : se tourner vers les morts. C’est ainsi que, “depuis l’automne, la galerie Vallois, à Paris, s’occupe des héritages de deux figures du Nouveau Réalisme, Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely , rapporte Emmanuelle Lequeux dans Le Monde . Vendre reste l’objectif. Mais l’action de la galerie va au-delà la réputation de tels artistes étant bien installée, elle vise à faire redécouvrir dans sa complexité une œuvre souvent réduite à des icônes. « Niki de Saint Phalle est paradoxale : elle a réalisé une des œuvres les plus dures et pointues du Nouveau Réalisme, tout en étant l’auteure de pièces très décoratives qui ont fait son succès, mais qui ne seront pas retenues dans les manuels d’histoire de l’art du futur », explique Georges-Philippe Vallois. Comment rectifier le tir ? En incitant les jeunes générations à se pencher sur ce travail et à aller au-delà de ses fameuses Nanas ; en ravivant la mémoire des conservateurs de musée.

C’est la fondation Niki de Saint Phalle, basée à San Diego (Californie) et gérée par la petite-fille de l’artiste, Bloum Cardenas, qui a confié cette mission à la galerie de la rue de Seine. Ce n’est pas une question d’argent : les revenus des produits dérivés sont très confortables. Selon M. Vallois, il s’agit plutôt de « redonner du sens à l’œuvre, de rappeler les défis que Niki a relevés dans un environnement très macho ». Pour ce galeriste, qui défend à la fois des jeunes et les grands noms du Nouveau Réalisme comme César, Arman ou Raymond Hains, « les marchands de Niki ont jusqu’à présent privilégié les pistes commerciales [ses rares chefs-d’œuvre se négocient autour du million et demi d’euros] et ils ont fait oublier une œuvre d’exception. Mon travail consiste à rappeler que Niki a mis sa plus grande énergie dans son Jardin des tarots, en Italie, immense œuvre d’art en plein air qui est faite pour tout, sauf pour vendre ». […] La démarche est la même pour le marchand parisien Kamel Mennour, chargé de promouvoir l’artiste français d’origine italienne, Gina Pane, pionnière de l’art corporel, à la demande de son héritière, Anne Marchand. « Gina Pane est connue des gens qui “savent”, mais l’est peu des jeunes passionnés d’art, confie Kamel Mennour . Et il faut faire entendre une autre musique sur l’œuvre, trop souvent réduite à ses performances des années 1970. » Mais quel intérêt pour Anne Marchand, ancienne compagne de Gina Pane, de s’adresser à une galerie ? « Elle sait l’intensité que je peux apporter à la défense de cette œuvre, pour laquelle elle se sent une immense responsabilité : nous devons l’aider dans son travail de transmission. » Pour ce faire, pas question de vendre, quel que soit le prix, des pièces historiques à des collectionneurs qui les garderaient chez eux, en stock. Il s’agit de sensibiliser les plus grands musées. « C’est la très claire exigence d’Anne Marchand, rappelle Kamel Mennour. Nous sommes ainsi très fiers que notre exposition de Gina Pane de cet automne voyage, en 2013, au Musée des beaux-arts d’Houston. Nous avons aussi montré une œuvre essentielle des années 1980 à la Foire de Miami, et le directeur du MoMA de New York, Glenn Lowry, est tombé en arrêt devant elle. Ils n’ont qu’une pièce dans leur collection… » Et c’est ainsi, considère la critique du Monde , que “les galeristes d’art contemporain ne sont pas seulement des marchands ou des dénicheurs de talents. Comme les historiens, conservateurs ou critiques d’art, ils contribuent à réévaluer des artistes après leur mort.”

Une belle œuvre philanthropique, qui a de quoi donner quelques consolantes perspectives à Larry Gagosian, l’ami trahi des artistes vivants…

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