LE DIRECT

Y a-t-il vraiment un "nouveau cinéma français" ?

6 min

Les succès de fréquentation en salles en 2011 (215,6 millions d’entrée, rappelons-le, un chiffre jamais atteint depuis 1966) et la sélection aux Césars, dans la plupart des cas, des films français responsables de ces chiffres, ont provoqué, dans une certaine presse, nombre d’articles sur l’émergence d’une « nouvelle génération », non seulement de cinéastes, mais aussi d’acteurs et de producteurs, qui auraient pris le pouvoir sur le cinéma français. “2011 n’aura pas été seulement une année faste pour le cinéma français en termes de fréquentation dans les salles , écrit ainsi Jean-Luc Wachthausen dans Le Figaro . Elle aura aussi révélé des cinéastes et des producteurs dont l’audace, l’invention et l’opiniâtreté ont payé. Tous sont allés jusqu’au bout de leurs idées, sans plan marketing, mais avec la conviction de pouvoir réaliser tout simplement un bon film. Par chance, le succès est au rendez-vous – ce qui leur donne doublement raison. Pour Michel Hazanavicius ( The Artist), Maïwenn ( Polisse), Olivier Nakache et Eric Toledano ( Intouchables) ou Valérie Donzelli ( La guerre est déclarée), c’est une belle victoire sur des vents contraires qui les poussaient plus à jeter l’éponge qu’à s’accrocher. C’est justement leur culot qui, cette année, a fait la différence par rapport à la production courante. Dans cette logique du contre-pied qui bouscule les règles d’une production où l’autofinancement exclut la prise de risques, tous ces cinéastes ouvrent une nouvelle voie à un cinéma qui casse les conformismes.“ Même son de cloche chez Pierre Vavasseur dans Le Parisien : “L’année cinéma 2011 aura été un grand cru avec de la cuisse et du bouquet, propre à rassembler grand public et partisans d’un cinéma plus exigeant. Mais elle aura surtout confirmé à tous les stades de la fabrication – producteurs, réalisateurs, acteurs… – l’avènement d’une nouvelle génération qui impose désormais franchement ses marques et dessine le nouveau visage du cinéma français. Place aux jeunes. Les monuments du septième art font certes joli dans le paysage, mais leur nom n’est plus synonyme de succès. En revanche, les jeunes pousses se bousculent au portillon : elles cherchent, foncent, inventent, trouvent et prouvent. Les Césars ne vont pas manquer de les saluer et de déclarer ouvert, pour les vingt années qui viennent, le nouveau Printemps du cinéma“ , conclut, lyrique, le critique du Parisien .

Cette nouvelle génération, selon la tradition inaugurée par Françoise Giroud quand elle avait inventé le terme de « Nouvelle Vague » en 1957, il faut la nommer. Le président du Centre National du Cinéma, Eric Garandeau, a tenté, dans un communiqué, « une jeune vague française » . Philippe Labro, dans un article du Figaro déjà cité en novembre dans cette revue de presse, n’hésitait pas à la qualifier de “nouvelle « nouvelle vague »“ , qui a “mis au rencart un certain cinéma franco-français, voire « franchouillard »“ , et esquissait une définition commune de cette génération, “attachée à l’efficacité, au respect du récit, du scénario habilement agencé, à un « casting » d’acteurs et actrices qui ressemblent à la société d’aujourd’hui, au goût de l’image bien tournée. Cadrages, lumière, montage, rythme et bande sonore, tout ce que le grand public ne peut analyser mais ressent, pressent et assimile. Terminée la médiocre « teinte magenta » de la couleur, terminés les champs et contre-champs plan-plan format feuilleton télévisé, voici venus le savoir-faire, la recherche d’un style et la volonté de mettre fin au clivage entre le film que l’on dit « d’auteur » et celui que l’on dit « populaire ».“ Une analysé partagé par Manuel Alduy, grand argentier du cinéma français en tant que directeur du cinéma sur Canal , qui a déclaré à L’Express : « Le cinéma français est sorti de sa bipolarité : le film d’auteur intimiste d’un côté, la grosse comédie de l’autre. Ajoutez à cela l’arrivée d’une nouvelle génération de producteurs quadragénaires dont le travail est arrivé à maturité en 2011 avec The Artist, La guerre est déclarée ou Polisse. Cette diversité-là s’est installée. Le cinéma français s’est décomplexé. Les producteurs affirment davantage leur rôle. Ils sont là pour travailler avec un auteur et non pour mettre le nom d’un réalisateur sur leur CV. Inversement, les cinéastes jouent le jeu et acceptent d’être poussés et remis en question. » « Casser le mur entre le cinéma grand public et le cinéma d’auteur » , c’était aussi l’ambition d’un jeune cinéaste qui a fait beaucoup parler de lui, malgré un succès en salle beaucoup plus confidentiel que les précités : il s’agit de Djinn Carrénard, l’auteur du film dit « à 150 euros » , Donoma . Il l’avait déclaré à Libération , dont les critiques Gérard Lefort et Didier Péron, reniflant l’émergence d’une avant-garde, ont trouvé que son film autoproduit “donne le sentiment d’ouvrir brutalement les fenêtres pour faire entrer le vent frais d’une génération mal disposée à l’égard des vieux tabous professionnels, des doxas esthétiques usées jusqu’à la corde. Espérons que cette aventure préfigure une manière totalement renouvelée de penser, de fabriquer et de promouvoir un cinéma indépendant qui travaille à nouveau sans filet et dans l’excitation du saut périlleux.“

A bien écouter tous ces commentaires, ce qui unifierait finalement cette « nouvelle génération », ce serait peut-être… de ne pas aimer le cinéma français. C’est en tout cas la thèse de Jean-Marc Lalanne, dans l’éditorial du dossier que Les Inrockuptibles a consacré au cinéma français. “Le plus troublant est un sentiment diffus qui tient au peu de considération dans laquelle la plupart des professionnels d’ici tiennent l’idée même de cinéma français. Ce sentiment, la tête brûlée Mathieu Kassovitz lui a donné sur Twitter son expression la plus brutale : « J’encule le cinéma français et ses films de merde. » Mais, des plus nantis aux plus contrebandiers, beaucoup de films en France se font, de façon plus ou moins formulée, contre « le cinéma français ». De l’opulent The Artist[dont le réalisateur, dans le même numéro, dit : « Je ne me suis jamais posé comme un représentant du cinéma français » ] à l’autoproduit Donoma, des films intimistes – dont les auteurs expliquent qu’ils les font contre le naturalisme dominant – aux films sociaux présentés comme une réponse à la dépolitisation du cinéma national, des comédies hypercalibrées – se référant à un modèle américain contre une prétendue faiblesse d’écriture propre aux scénarios français – aux jeunes auteurs de la Femis admirant les techniques d’écriture des séries américaines, il semblerait que « le cinéma français » vaille pour ceux qui le font comme un contre-modèle. Personne n’a vraiment envie d’y appartenir. Ce confus malaise a d’ailleurs très peu d’équivalent ailleurs et on ne trouvera jamais autant de réalisateurs américains pour dire du mal de leur cinéma. Pourtant, bien sûr, cette somme de rejets finit par dessiner un paysage propre, multiple mais spécifique, qu’il faut bien appeler cinéma français. Et en définitive, il y a peu de cinématographies au monde où cohabitent deux projets aussi atypiques que The Artist et Pater.“

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......