LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Zombie circonflexe

9 min

C’est une tendance, du moins si on en croit le très sérieux New York Times : après avoir envahi le cinéma, les séries télévisées américaines et les jeux vidéos, le mort-vivant s’attaque à la littérature et en particulier à la poésie. Dans un article du quotidien américain republié par son tout aussi sérieux confrère Le Figaro , un certain William Grimes nous apprend la sortie d’un recueil rassemblant les contributions d’une cinquantaine de poètes, sous le titre Aim for the Head (Visez la tête) . « C’est une source d’inspiration aux possibilités sans pareilles , écrit le journaliste. Avec cette anthologie, la poésie zombie fait ses premiers pas dans l’édition papier pour être prise au sérieux. “C’est une proposition fascinante“, s’enthousiasme Sarah Juliet Lauro, coéditrice d’une série d’essais réunis sous le titre Better Off Dead : The Evolution of the Zombie as Post-Human (L’Evolution du zombie en tant que post-humain). “Si vous êtes en état de mort cérébrale et que vous errez sans but, comment décrire vos sensations ?“ En deux mots : pas terrible. Dans une entrée de My Zombie Journal(Mon journal intime de zombie) signée Matt Betts et figurant dans l’anthologie Vicious Verses and Reanimated Rhymes (Vers détestables et rimes réanimées), on lit : “Je suis sûr que j’avais / deux / bras quand je suis arrivé / dans ce bled, / mais on dirait / que j’en ai égaré un / en route“

Chair putride, désintégration de la personnalité, – voilà qui résume l’expérience zombie, bien que certains poètes plus téméraires explorent les sentiments d’aliénation et de perte. Dans Rebirth Is Always Painful (Renaître est toujours douloureux), Evan Peterson demande, vieille question : “Ces morts qui marchent connaissent-ils la poésie ? / Ou tout n’est-il que faim, cervelle et chair ? / Ne nous aveuglons pas un zombie ressent la douleur / C’est la douleur même qui n’a pas d’objet.“

Megan Thoma aborde ce thème avec plus de mordant. “Adonnons-nous à des ébats sexuels zombies“, écrit-elle dans Sexy Zombie Haiku 2. “Tu me dévores. Je gémis. Nous ne ressentons rien.“ Alors que les vampires, livides et séduisants, jouissent d’un statut littéraire depuis près de deux siècles, les morts-vivants souffrent d’un grave problème d’image. Dans I Hate Zombies Like You Hate Me (Je hais les zombies autant que vous me haïssez), Scott Woods écrit : “Soyons honnêtes, nous n’aimons pas le mort-vivant. / Nous ne le trouvons pas branché. / Il n’a rien de la figure de l’amant, du comte / Ou d’un duo Tom Cruise – Brad Pitt.“ Branché, non, mais pourtant fascinant. Et allégoriquement meilleur encore, peut-être. “J’ai composé quelques poèmes sur les vampires, mais ils sont trop particuliers“, explique Victor Infante, rédacteur de radiuslit.org, un ezine consacré à la poésie. “Un zombie, par définition, n’a pas de personnalité, on peut donc se concentrer essentiellement sur la métaphore“. Dans Zombie, film de George Romero sorti en 1978, leur invasion d’un centre commercial parodie la frénésie de consommation écervelée de notre société. La poésie les invoque comme métaphore des préjugés sociaux, du racisme et du colonialisme.

Devant l’apocalypse zombie qui menace, ménageons une place à la plus solitaire des professions : le stand-up , conclut l’article du New York Times . Dans Zombie Stand-Up, Shappy Seasholtz résume le désespoir d’un humoriste en putréfaction qui lance un ultime appel : “Peut-être pas le meilleur spectacle comique zombie du monde, mais c’est à mourir de vivre… »

Un dont on ne sait s’il est vivant ou mort, aujourd’hui, c’est l’accent circonflexe. Dans votre chronique hebdomadaire du Figaro Littéraire , « L’apostrophe » , Etienne de Montety, vous faisiez part il y a 15 jours de votre étonnement à la lecture d’un livre destiné aux terminales L, intitulé Conte d’été , consacré au film éponyme d’Eric Rohmer, et présentant la particularité d’être estampillé par cette vignette : « Cet ouvrage est conforme à la nouvelle orthographe. » « Le texte de Carole Desbarats , écriviez-vous, frappe par sa qualité d’analyse de l’œuvre de Rohmer et la disparition de nombreux accents circonflexes. On croit d’abord à des coquilles avant de comprendre : c’est la nouvelle orthographe décrétée par l’Education nationale et qui entre en vigueur. » Pour répondre à votre étonnement, Carole Desbarats, plutôt que de s’adresser à vous directement, a écrit une lettre à Eric Rohmer, tout à fait mort, lui, malheureusement, lettre qu’a publiée le même Figaro Littéraire . « Cher Eric Rohmer, La semaine dernière, dans ces mêmes colonnes, Etienne de Montety brocardait la disparition des accents circonflexes dans le texte que j’ai écrit à destination, entre autres, des enseignants qui doivent aider les futurs bacheliers L, non à plancher sur votre film, Conte d’été, mais à le goûter… Alors voilà… je voudrais vous assurer que j’ai fait preuve d’une maniaquerie tatillonne (sans accent circonflexe) dans cette écriture. Vraiment ! […] Pour l’orthographe, je m’étais contentée de mon savoir universitaire et de mon logiciel habituel. Quelle erreur ! J’avais oublié jusqu’à l’existence de la « nouvelle orthographe ». Pas l’éditeur. D’où une révision pour mettre l’orthographe de ce texte en adéquation avec les nouvelles règles… qui datent de quelques années maintenant. En clair, cette conformité à l’orthographe nouvelle n’est pas de mon fait. On ne m’a d’ailleurs pas demandé mon avis pour l’appliquer. L’eût-on fait, j’aurais d’abord pris le temps d’examiner des dispositions que je connais mal et j’aurais aussi cherché à savoir si cette mise en œuvre était obligatoire. En effet, pour avoir eu d’excellents maîtres de philologie et m’être vu confier la tâche d’enseigner dans un collège de banlieue dure, je sais que seule la généralisation d’une règle claire a des chances d’aider les élèves… Donc, je rôde dans les librairies où je ne vois aucun ouvrage estampillé comme le mien. […] Alors pourquoi Conte d’été ? Là est le plus absurde : pourquoi inaugurer cette réforme « recommandée » et non encore généralisée, par la révision d’un texte consacré à un auteur aussi amoureux de la langue que vous, Eric Rohmer ? Du coup, Le Goût de la beauté, le titre de celui de vos ouvrages critiques qui résume le mieux votre rapport au monde, à l’art et à sa nécessité, s’y écrit Le Gout de la beauté…

Voilà, il y a plus grave, je le sais, mais j’ai préféré être exacte avant de revenir à l’essentiel : essayons d’aider des jeunes gens désireux de connaître le cinéma, ou tout cinéphile curieux, à entrer dans ce film difficile parce que limpide, Conte d’été. Deux accents aigus. Fidèlement vôtre… » , conclut Carole Desbarats. Cette mini tempête médiatique aura eu au moins un effet, Etienne de Montety : il se dit que le livre Conte d’été de Carole Desbarats, selon la rumeur, pourrait finalement sortir dans une orthographe tout à fait traditionnelle, avec tous ses accents circonflexes. C’est ça le problème des morts-vivants : ils reviennent toujours, encore et encore…

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......