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Alice Munro ou la nouvelle nobelisée : la revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

Inutile de faire semblant et reconnaissons tout de suite ici notre inculture, si Alice Munro est une star au Canada, le Canada qui du NATIONAL POST au DEVOIR de Montréal se réjouit, ce matin, de voir ainsi sa première compatriote recevoir le Nobel de littérature, en France, en revanche, l'auteure de langue anglaise est assez peu connue et surtout peu lue. Alors pourquoi ? Dans un article du NEW YORK TIMES parue il y a déjà quelques années et republié ce matin par le magazine SLATE, Jonathan Franzen dressait une liste, ironique bien entendu, des très mauvaises raisons pour lesquelles Munro est injustement méconnue.

Tout d'abord, disait-il, son travail est tout au plaisir du storytelling. Ce qui constitue d'ores et déjà un problème, étant entendu que beaucoup d'acheteurs de fiction semble assez ardemment enclins à préférer une littérature sérieuse. Sans compter, que vous ne pourrez pas recevoir des cours d'Histoire ou vous sentir productif en lisant Munro, ses livres parlent de gens. Autrement dit, vous risquez d'être simplement divertis. Et puis, Munro ne donne pas non plus de titres pompeux à ses œuvres et sa sobriété dans la rhétorique, de même que son empathie quasi pathologique pour ses personnages ont la conséquence, dramatique, de masquer son ego d'auteur pendant plusieurs jours d'affilée. Autant de caractéristiques qui, selon Franzen, sont les marques d'un certain snobisme, expliquant en partie la méconnaissance de Munro dans le monde entier.

Et puis, toujours pour essayer de comprendre le silence sur Munro en France, on pourrait sans doute ajouter un autre critère, particulièrement pertinent : elle écrit des nouvelles. Son Nobel récompense, en effet, douze recueils et un seul roman. Or en France, où la littérature est compartimentée en genres hiérarchisés, précise l'article, la nouvelle est souvent méprisée. La langue anglaise, elle, en a d'éminents représentants, d'Edgar Allan Poe à Raymond Carver. Mais la France ? Si vous songez à Maupassant ou Alphonse Daudet, vous conviendrez que ce sont des auteurs, que l'on fait lire essentiellement aux enfants. Alors quand pour la dernière fois, avez-vous lu un recueil de nouvelles ? Quand, vous êtes-vous dit «tiens, si je me faisais un petit recueil de nouvelles» ? Car c'est vrai qu'on la tient pour peu rentable : en clair, à quoi bon se plonger dedans pour en ressortir trois, dix, ou vingt pages plus tard, à quoi bon rentrer dans un monde fictif, pour n'y rester que quelques minutes ? Tout cela vaut pour des shortcoms télévisées, mais, pas pour des livres.

Jonathan Franzen, toujours lui, est évidemment en total désaccord avec cette conception. Et c'est ainsi que dans son article au NEW YORK TIMES il se moquait encore : «L'Académie royale de Suède a une position ferme. De toute évidence, le sentiment prévalent à Stockholm est que bien trop de Canadiens et bien trop de pures nouvellistes ont déjà reçu le Nobel. Et d'en conclure : Ça suffit comme ça!».

Et bien, il faut croire qu'en plus de lire des nouvelles, l'Académie lit donc aussi les journaux, puisque que Jonathan Franzen a enfin été entendu hier. Et il était temps, puisque lors d'une interview au NATIONAL POST l'été dernier, alors qu'elle venait de remporter un prix pour son livre Dear Life, Alice Munro annonçait la fin de sa carrière : « je ne vais probablement plus écrire, disait-elle, non pas que je n'adorais pas écrire. Mais je crois qu'à un moment donné, vous atteignez un stade où vous envisagez la vie différemment en quelque sorte. Et peut-être qu'à mon âge, vous n'avez plus envie d'être aussi seul que l'est un écrivain. C'est comme devenir sociable, au moment de la vie où c'est le moins logique.»

Alors à dire vrai, on disait Alice Munro «nobélisable» depuis déjà une bonne décennie et elle a donc enfin décroché cette récompense. Elle a surtout a fini par décrocher son téléphone, car le fameux "magic call", l'appel magique, est d'abord resté dans le vide. L'Académie suédoise n'a pas réussit à joindre la lauréate et lui a donc laissé un message téléphonique.

A présent, cette victoire, la trop discrète Alice Munro la savourera sans doute avec modestie. Et elle retournera à son travail quotidien, dans le silence de sa thébaïde au large de Toronto, où elle s’ingénie à traverser les miroirs, comme l’autre fameuse Alice, pour explorer, elle aussi, le pays des chimères mais dans une tonalité beaucoup plus sombre. Une aventure qui a commencé à la fin des années 1960, précise ce matin LE TEMPS de Genève, lorsqu'Alice Munro publia son premier recueil de nouvelles, alors qu’elle animait une librairie sur l’île de Vancouver. «Si j’ai commencé par écrire des nouvelles, explique-t-elle, c’est parce que ma vie ne me laissait pas assez de temps pour édifier un roman et, après, après je n’ai plus jamais changé de registre».

Avare de confidences publiques et si vous voulez connaître vraiment Alice Munro, alors, lisez "Du côté de Castle Rock", son livre le plus autobiographique. Elle y parle de ses ancêtres écossais et surtout de son adolescence, un étouffoir où elle se sentait prisonnière, comme les héroïnes de ses futures nouvelles. «Je ne m’identifie pas, écrit-elle, à ces êtres qui sont parvenus à un certain épanouissement dans la vie, mais plutôt à ces inadaptés, à ces captifs qui auraient dû partir, mais qui ne l’ont pas fait, n’ont pas pu, et ne sont plus à leur place nulle part.» Depuis hier, Alice Munro a enfin la place qu’elle mérite.

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