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"American Sniper" : héros américain ou tueur haineux ?

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Personne ne l'avait vu venir. "American Sniper", le dernier film de Clint Eastwood dans lequel Bradley Cooper joue un tireur d'élite américain en Irak a pulvérisé les records d'audience du mois de janvier. En un peu plus de quatre jours, précise le site d'information en ligne BIG BROWSER, "American Sniper" a en effet rapporté plus de 108 millions de dollars dans les salles américaines, battant ainsi le record sur l'ensemble de ce mois de janvier. Un succès sans précédent, selon THE DAILY CALLER. Il a également obtenu six nominations aux Oscars, dont celles de meilleur acteur et de meilleur film. Et contrairement à la plupart des favoris, rapporte pour sa part THE WALL STREET JOURNAL, le film a attiré davantage de spectateurs dans le Midwest et le Sud des Etats-Unis qu'à Los Angeles ou New York, c'est à dire là où se concentrent davantage les publics incluant des anciens soldats ou des conservateurs, lesquels se sentent généralement maltraités par Hollywood.

Reste que si le succès populaire est bien réel, le film divise aujourd’hui le pays et ce en raison du traitement qu'il fait d'une histoire vraie. "American Sniper" retrace, en effet, l'histoire de Chris Kyle, un tireur d'élite de l'armée américaine envoyé en Irak entre 2003 et 2009 et connu comme « le sniper le plus létal de l'histoire ». Le Pentagone lui attribue 160 morts en six ans. Lui en revendique 255. Mais surtout, dans ses Mémoires publiées en 2012, il écrivait que son « seul regret (était) de ne pas en avoir tué davantage. J’ai adoré ». Ajoutant, presque nostalgique : « J’y ai vécu les meilleurs moments de ma vie ».

Depuis, Chris Kyle est mort, c'était quelques mois à peine après la sortie de son autobiographie, assassiné à bout portant dans un club de tir, sous les balles d'un autre ex soldat victime de trouble de stress post-traumatique.

Toujours est-il que la vie et la mort de Chris Kyle étant éminemment cinématographiques, il n'est pas étonnant donc que l'industrie du cinéma s'en soit emparée. Seulement voilà, peut-on donner un visage humain à un tueur ? Aux Etats-Unis, le débat est désormais lancé avec d'un côté ceux qui s'indignent qu'un tueur plein de rage soit devenu un totem patriotique et de l'autre ceux qui s'étranglent de voir les bien-pensants traîner dans la boue un héros américain.

Pour le site d'information THE INTERCEPT, ce n'est pas un acte de patriotisme que de célébrer, sans contexte ou discussion, le point de vue d'un grognard pour qui les personnes tuées en Irak étaient des animaux qui méritaient leur sort. Dans son édition américaine, THE GUARDIAN s'étonne lui aussi que des patriotes simplistes traitent aujourd'hui Chris Kyle comme un héros lui qui, au minimum, était un raciste, écrit le journal et prenait du plaisir à tuer ceux qu'il appelait les marrons. Le vrai “American sniper” était un tueur haineux, dit-il. Et The GUARDIAN toujours de s'en prendre directement au metteur en scène, Clint Eastwood : est-il en train de valider le racisme, le meurtre et la déshumanisation ?

Et de fait, à lire certains commentaires postés sur Twitter, on est en droit de s'interroger : le film fait-il l'apologie de la guerre, voire, de la propagande ? «American Sniper me donne envie de shooter des arabes », écrit un internaute. «Enfin un film où les arabes sont dépeints pour ce qu’ils sont vraiment : de la vermine déterminée à nous détruire », commente un autre. Ainsi le débat a-t-il désormais largement dépassé la presse traditionnelle ou la télévision, pour trouver un terreau fertile dans les réseaux sociaux. Mais pas seulement, d'ailleurs, puisque même des politiciens en perte de vitesse ont pris le train en marche. Depuis son Alaska natal, la républicaine conservatrice Sarah Palin peste contre, je cite, les gauchos d'Hollywood, qui selon elle, s'intéressent à des objets en plastique brillant tout en crachant sur les tombes des combattants de la liberté qui vous permettent de faire ce que vous faites.

La machine est à présent lancée. Effrayante. Dans une interview pour le DAILY BEAST, Bradley Cooper assure que le film n’est rien d’autre qu’un film introspectif, l’étude d’un personnage et de la détresse des soldats. L'acteur qui reconnait néanmoins qu'on ne peut pas contrôler la façon dont les personnes vont instrumentaliser, dit-il, "American Sniper". De son côté, le magazine SLATE remarque que dans le film, la plupart des passages choquants de l’autobiographie du sniper où il admet notamment qu'il aurait voulu en tuer plus, qu'il adorait ce qu'il faisait et que c’était même marrant, toutes ces phrases ne sont pas prononcées ou bien ont été modifiées pour le film.

Un lissage hollywoodien jugé toutefois insuffisant par Michael Moore, le metteur en scène qui à son tour a posté ce tweet : « Mon oncle a été tué par un sniper pendant la seconde guerre mondiale. On nous a appris que les snipers étaient des lâches. Les snipers ne sont pas des héros ».

Par Thomas CLUZEL

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