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Amour, gloire et ambitions brisées au Bolchoï

5 min

Par Thomas CLUZEL

Amour, gloire et ambitions brisées. Hier, après un mois et demi d'enquête dans les coulisses du Bolchoï, le célèbre théâtre moscovite, l'un des principaux solistes du ballet a livré un dernier acte, pour le moins spectaculaire. Selon ses aveux, filmés par la police et diffusés par la télévision russe, le danseur aurait déclaré : je m'appelle Pavel Dmitritchenko et j'ai organisé l'attaque à l'acide, perpétrée le 18 janvier dernier contre le directeur artistique de l'opéra. Voilà qui devrait donc mettre fin à la valse des hypothèses qui avaient fleuri jusque là. Le mobile du crime serait donc le suivant : l’inimitée avérée entre le danseur et le directeur artistique. Sauf que depuis la presse russe avance déjà une autre hypothèse, bien plus romanesque celle-ci : Dmitritchenko aurait en réalité commis son terrible crime pour venger sa compagne, danseuse elle aussi, laquelle s'était vu refusée le rôle phare d'Odette dans le Lac des Cygnes.

Petit retour en arrière. Dans la nuit du 18 janvier, rappelle ce matin la correspondante du TEMPS de Genève, le directeur du Bolchoï, Sergueï Filine, est victime d’une agression au vitriol. Un inconnu l’interpelle sur le parking en bas de son immeuble et lui lance au visage un jet d’acide. Hospitalisé avec de graves brûlures au visage et aux yeux, il subit plusieurs interventions chirurgicales. La police, de son côté, ouvre une enquête et s'oriente rapidement sur la piste d'une attaque liée à l’activité professionnelle de la victime. Il faut dire que l’intronisation de Filine comme directeur du Bolchoï, en 2011, se passe sous les pires auspices. L’institution chancelle sous le poids des scandales : des travaux de restauration pharaoniques ont englouti des millions. Les critiques acerbes fusent contre l’administration. Et côté linge sale, déjà, une histoire de photos compromettantes a écarté l'un des favoris à la succession de l’ancien directeur artistique. Mais, en dépit des mises en garde de ses proches, inquiets d’une atmosphère décrite comme maléfique, Filine accepte la proposition du Bolchoï, sans hésitation. Il déploie son talent de chorégraphe, soucieux de modernité, mais a politique ne fait pas l’unanimité et le nouveau patron subit un harcèlement permanent : pneus crevés, attaques électroniques, appels anonymes. Filine néglige les menaces jusqu’au drame : jamais il n’a imaginé que ses adversaires passeraient à l’acte.

Très vite, cette agression va donc exacerber des conflits, jusqu’alors latents, entre la direction et l'un des danseurs vedettes du théâtre, Nikolaï Tsiskaridzé, qui critique avec acharnement la manière dont le Bolchoï est géré. Autrement dit, un suspect idéal. Vendredi dernier encore, dans une interview au journal IZVESTIA, le directeur du Bolchoï avait dit de lui : J'espère qu'il n'a pas pu tomber si bas, mais c'est bien lui qui est à l'origine de l'atmosphère malsaine au théâtre. De son côté, et sans cacher son inimitié envers la direction, Tsiskaridzé clame son innocence. Le danseur se plaint d’une ambiance malsaine, de complots contre lui et ses élèves. Et il évoque, notamment, cet épisode donc dans lequel l'une de ses élèves, Angelina Vorontsova aurait demandé à Filine le rôle principal du Lac des cygnes, ce qu'il aurait refusé, prétextant que ses prouesses techniques et sa forme n'étaient pas suffisantes.

Et au théâtre, croit savoir justement le journal KOMSOMOLKAÏA PRAVADA, on raconte qu'Angelina aurait parlé de cette injustice criante à son professeur Tsiskaridzé et à son ami Dmitritchenko. Or le problème, rapporte son confrère IZVESTIA, c'est qu'à l'époque Tsiskaridzé s'était permis une phrase assassine, qui lui vaudra d’être soupçonné.

Du moins jusqu'à mardi dernier, donc, date à laquelle la police a finalement arrêté les trois suspects : l’agresseur, le chauffeur et le présumé commanditaire, Dmitrichenko, soliste du Bolchoï et compagnon de la jeune ballerine éconduite. Dès mardi soir, la chaîne publique PERVY KANAL l'assure, Dmitritchenko, qui a un caractère explosif, ne pouvait pas rester indifférent au sort de sa compagne. Car l'homme, qui a notamment interprété Spartacus et Ivan le Terrible est en effet connu pour ses coups de sang. Le NEW YORK TIMES rapporte, notamment, qu'il s'en était violemment pris par le passé à une éminente critique de ballet. Sans compter qu'il était lui aussi fréquemment en conflit avec la direction du théâtre. Toujours selon le NEW YORK TIMES, il avait affirmé à un magazine que les salaires étaient si bas au théâtre que des ouvriers immigrés ne les auraient pas acceptés pour un chantier.

Reste que les artistes du théâtre eux se disent aujourd'hui effarés par le déroulement de cette affaire, et nombre d'entre eux ne veulent pas croire à la culpabilité de Dmitrichenko : ce danseur prodigieux n’est pas du genre, disent-ils, à manigancer une agression, d’autant qu’il a toujours été apprécié au théâtre. A commencer par l’ancien directeur artistique, lequel avait justement déjà monté une version revisitée du Lac des cygnes, celle-là même dans laquelle Dmitrichenko jouait le rôle du Mauvais Génie.

D'où la conclusion ce matin de la correspondante du TEMPS, avec cette citation extraite d'une pièce de Pouchkine, dans laquelle Mozart dit à Saliéri, juste avant d’être empoisonné par son rival : «Le génie et le mal sont deux choses incompatibles». Un vers, que les protagonistes du drame du Bolchoï devraient, a priori, bien connaître.

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