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Areva au Niger : un nouveau contrat de mariage.

5 min

Par Thomas CLUZEL

La rumeur courait depuis lundi matin. Or c'est chose faite : le gouvernement du Niger et le géant français du nucléaire Areva ont en effet annoncé, en début de semaine, avoir signé l'accord renouvelant le contrat d'exploitation de deux mines d'uranium et ce après deux ans d'âpres négociations. Enfin la signature d’un accord, s’exclame ainsi le site d’information NIGER DIASPORA.

Et pourtant, après plus de quarante ans de vie commune, précise le magazine JEUNE AFRIQUE, c'est peu de dire que la mariée nigérienne avait c'est vrai une furieuse envie de donner un grand coup de canif dans le contrat, pour récupérer un bout de sa dot. Le sujet avait même rencontré visiblement un écho important auprès de l’opinion publique, précise la revue en ligne britannique AFRICAN ARGUMENTS cité par le Courrier International, une opinion qui n'aura cessé durant ces deux années de brandir l’argument selon lequel le chiffre d’affaires annuel d’Areva équivaut à quatre fois le budget annuel du Niger, soit quelque 9 milliards contre 2 milliards d’euros. En clair, les Nigériens, regardant autour d’eux, commençaient à remettre en question le fait que le Niger fournisse de l’électricité à un autre pays alors même que la plupart des Nigériens, eux, n’ont pas l’électricité. Et c'est ainsi donc que l'exploitation des mines était devenu au fil du temps davantage une source de frustration pour les Nigériens, dont le pays est aujourd'hui classé parmi les derniers en indice de développement humain, alors que l’énergie tirée de son uranium arme et éclaire les pays riches.

Seulement voilà, les enjeux étaient si importants que la raison a donc finit par l'emporter. Et d'ailleurs, à en croire le quotidien pro-gouvernemental LE SAHEL, il apparaît tout à fait évident, dit-il, que ce nouveau partenariat stratégique est une victoire pour l’Etat du Niger, lequel a obtenu d’importants acquis dans ses nouvelles relations avec son partenaire historique. Et le journal de détailler notamment ces trois principaux acquis : la création, tout d'abord, d’un comité stratégique paritaire avec pour mission de décider du calendrier de mise en exploitation des mines, en fonction de l’évolution du prix des minerais sur le marché international. Par ailleurs, les directions des sociétés d’exploitation seront désormais occupées par des cadres nigériens. Mais plus que tout, relève encore LE SAHEL, Areva va apporter un soutien financier important pour la réalisation de projets d’infrastructures : 90 millions d'euros pour un tronçon de la route dite de l'uranium dans le Nord du pays et encore 17 millions pour un programme de développement agricole. Enfin le groupe français devra également construire un nouveau siège social, à Niamey, regroupant l'ensemble des sociétés nigériennes liées à ses activités et dont l’Etat nigérien sera propriétaire.

En d'autres termes et toujours selon le journal pro gouvernemental de Niamey :le patriotisme a prévalu. Loin des schémas que se construisaient certains milieux imaginatifs, parlant de bras de fer historique, entre le lion et le moucheron de la fable, du petit David nigérien contre le puissant groupe nucléaire représenté en Goliath ou bien encore d’ex-colonie rebelle, les deux équipes de négociateurs ont analysé froidement le marché et ses perspectives, mais aussi les attentes légitimes du peuple nigérien et de ses dirigeants, jusqu'à sceller un accord équilibré, tout simplement. Et d'en conclure, pour la première fois depuis 50 ans, l’uranium va se positionner comme une véritable richesse nationale, en apportant une contribution significative à l’économie.

Ce n'est pas tout à fait l'avis, en revanche, du portail d'information GUINEE CONAKRY INFO. A première vue, dit-il, on pourrait dire, en effet, que le Niger n’a pas bataillé pour rien et que le président, faisant montre d’un certain cran a notamment réussi à obtenir une concession de taille d’Areva, puisqu'en acceptant de s'adapter à la loi minière de 2006, la France consent à voir les redevances à verser à l’Etat nigérien passer de 5,5 à 12 %. En revanche, Areva a réussi à s’exonérer de la TVA. Or selon les experts, le manque à gagner pour les caisses de l’Etat Nigérien pourrait se situer entre 10 et 15 millions d’euros. Et puis, au-delà, ce sont les non-dits de l’accord qui inquiètent le plus les ONG, lesquelles militaient en faveur d’un accord équitable : les droits de douane, les taxes sur les carburants ou bien la question des 20 % des bénéfices réalisés par Areva qui échappent à l’impôt sur les sociétés. En clair, estime le site d'information, le Niger pourrait bien continuer à perdre de l’argent, sans que le citoyen lambda ne s’en rende compte. Ou que des cadres véreux, profitant de l’opacité, ne s’enrichissent au détriment des véritables bénéficiaires.

Et de fait, c'est vrai que la filière d'extraction de l'uranium au Niger fonctionne toujours dans l'opacité. Des dysfonctionnements que relevait encore récemment le magazine JEUNE AFRIQUE : malgré la hausse de la production d'uranium, les revenus perçus par l'État ont chuté de 65 à 55 millions d'euros. Or ce déphasage incohérent reste inexpliqué. Par ailleurs, Areva maîtrise toute la chaîne de valeur : il est son propre client et il achète l'uranium à ses filiales pour l'enrichir, avant de le vendre aux centrales nucléaires, dont il est lui-même l'opérateur pour une partie d'entre elles. Enfin dernière illustration de la faiblesse des autorités nigériennes : les exonérations fiscales obtenues par l'entreprise. Elles étaient de 7,6 millions d'euros pour l'année 2005 et de plus de 30 millions d'euros 5 ans plus tard.

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