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Art, cauchemars, mémoire et dollars.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Controversé. Délicat. Litigieux. Bardé d’étiquettes toutes plus incandescentes les unes que les autres, le « trésor de Munich » prévient le quotidien de Lausanne 24 HEURES est officiellement, depuis lundi, devenu le « trésor de Berne». Après avoir réfléchi pendant de longs mois, le musée des Beaux-Arts de Berne a en effet accepté d'être le légataire unique de la collection d'œuvres d'art de Cornelius Gurlitt, fils d’un marchand d’art à la botte des dignitaires nazis et dont le trésor découvert en 2013, après être resté pendant des décennies enfouie dans le capharnaüm de son appartement écrit LA TRIBUNE DE GENEVE s’élève à pas moins de 1600 œuvres, avec parmi les pièces maîtresses : Cézanne, Monet, Manet, Courbet, Matisse.

On a parlé de valeur s'élevant à des milliards mais aussi d'œuvres de qualité médiocre. La vérité, a déclaré le directeur du Musée des Beaux-Arts de Berne, c’est que la collection est époustouflante. Sans compter qu’elle comprend une grande part constituée du fameux «art dégénéré», repris aux musées allemands entre 1937 et 1941, l'art dégénéré c'est à dire le pire ou, dit autrement, la crème de l’art moderne.

C’est désormais chose faite, se félicite à son tour LE TEMPS de Genève : la collection d’art la plus inattendue et la plus controversée de l’histoire récente a donc trouvé asile en Suisse. En revanche, précise son confrère allemand, l’hebdomadaire DER SPIEGEL cité par le Courrier International, des mois de négociations auront été préalablement nécessaires pour arriver à un terrain d’entente, sur la destination finale de cette monumentale collection. Car sur un total de 1600 œuvres, les experts n’en ont évalué que 600 jusqu’à présent, dont la provenance est dite régulière, c’est à dire incontestable. Mais pour toutes les autres, soit la très grande majorité, des examens sont en cours afin de déterminer précisément, dans quelles conditions leurs précédents propriétaires s’en sont départis. Un chantier colossal, précise à nouveau le journal, puisque avec un millier d’œuvres de provenances litigieuses, il faudra on l’imagine des années, voire des décennies, pour en venir à bout. D'autant que l’investigation pourrait ne pas se limiter aux œuvres retrouvées au domicile de Cornelius Gurlitt. Mais les pièces issues de cette collection et qui ont été vendues au fil des ans devront, elles aussi, un jour être tracées et identifiées.

Evidemment, dans ces conditions, on comprend aisément que le legs de Cornelius Gurlitt au musée de Berne aurait pu rapidement prendre des allures de cadeau empoisonné. Car pour un musée de taille moyenne et de budget modeste comme celui-ci, le problème de l’héritage, précise le quotidien de Fribourg LA LIBERTE n’était pas seulement d’entreposer et d’exposer une telle quantité d’œuvres mais aussi de se couvrir, face aux risques juridiques et financiers. Sauf que le musée a réussi le tour de force de faire porter entièrement la charge au voisin allemand, tout en gardant la haute main sur les œuvres acquises. En d’autres termes, la collection va à la Suisse mais les œuvres d’art spoliées, elles, restent en Allemagne, avec à charge pour Berlin de faire toute la lumière. Ou dit autrement, tandis que le musée de Berne va renforcer ses collections existantes, avec un patrimoine à valeur historique inestimable, l'Allemagne, de son côté, devra assumer les frais liés aux origines douteuses de la collection.

Pour la Suisse, c’est donc bien une réussite totale, commente le quotidien financier TAGES ANZEIGER, même si certaines critiques se font déjà entendre. Ainsi, la NEUE ZÜRCHER ZEITUNG relève, par exemple, une certaine mesquinerie dans la stratégie du Musée des Beaux-Arts de Berne, qui veut apparaître sous un bon jour mais désire également réaliser un bon coup. Pour son confrère de la capitale, BERNER ZEITUNG, la convention conclue entre les deux parties n’est pas assez courageuse, puisque la restitution des œuvres spoliées reste l’affaire de l’Allemagne, qui prend également à sa charge l’intégralité des frais de procédure. Enfin cet accord laisse un sentiment désagréable aux yeux de l’éditorialiste de la SÜDOSTSCHWEIZ lequel relève, là encore, que c’est l’Allemagne qui paie les coûts et la Suisse qui en profite.

Mais si le Musée de Berne apparaît, en effet, comme le grand bénéficiaire avec un héritage modestement estimé à un milliard d'euros, reste que si cet accord dépouille, certes, l’Allemagne, il lui enlève aussi une patate chaude de la bouche, nuance le mensuel romand BILAN, avant d’interroger : car qu'aurait-on dit, si la collection Gurlitt avait fini dans un musée de Munich ou de Berlin ? Et puis désormais, l’enjeu qui attend le Musée de Berne est de taille, puisqu’il consiste ni plus ni moins à confronter toutes ces œuvres à l’Histoire mais aussi à leur histoire. Il faudra les regarder en face, avec leurs stigmates et leurs enseignements sur la perversion de l’art par un régime totalitaire. Et le journal de Lausanne 24 HEURES d'en conclure, elle est donc là, la légitimité de la Collection Gurlitt, celle pour laquelle le Musée de Berne tient désormais un rôle de passeur de culture et de l’histoire de l’art.

Enfin reste tout de même une ombre au tableau, précise à nouveau LE TEMPS, puisqu’à la surprise générale, Uta Werner, la cousine octogénaire de Cornelius Gurlitt a fait savoir la semaine dernière qu'elle entendait faire valoir son droit à l’héritage, en s’appuyant notamment sur un certificat psychiatrique, doutant de la capacité du vieillard mort sans héritiers directs et atteint d’obsessions paranoïaques de rédiger un testament en toute responsabilité.

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