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Assange : 1 an de vie recluse. La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

C'était le 19 juin 2013, l’ancien hacker, reconverti en cyberguerrier de l’information franchissait le seuil de la modeste ambassade d'Equateur à Londres, pour y demander l’asile politique, sans illusions sur ses chances de quitter de sitôt cette prison diplomatique. C'est ici, dans des locaux exigües, au premier étage d'un immeuble en briques situé juste derrière les grands magasins de luxe Harrods, que Julian Assange s'est donc confié pour un entretien anniversaire, repris par l'ensemble de la presse. "Lorsque j'ai poussé cette porte, voici 365 jours, je pensais y rester de six mois à deux ans et je pense toujours la même chose", admet-il dans un filet de voix à peine audible.

Calé dans un fauteuil doré, l'australien de 41 ans n'en ressort pas moins le visage pâle et mal rasé. Il observe de longues pauses entre chacune de ses phrases et ferme souvent les yeux, pour bien peser chacun de ses mots. Curieusement, il a mis une veste, une cravate, mais se présente en chaussettes. Car après tout, à quoi bon des chaussures lorsqu'on est confiné à quelques dizaines de m2 parquetés ? Assange sourit et rétorque "je suis à la maison ici", avant d’évoquer une vieille habitude, prise sur les plages australiennes. Derrière lui, la bibliothèque abrite des ouvrages disparates : le recueil d'un poète uruguayen, un traité sur la géographie de l’Equateur. Les trois perroquets du tableau criard, accroché au mur, ne suffisent pas à égayer le salon trop étriqué où il reçoit, à proximité de la chambre où il vit comme dans "une capsule spatiale", équipée d’un tapis de course et d’une lampe à bronzer, car précise-t-il, "vous pouvez être atteint de rachitisme si vous êtes privé de soleil".

Bête noire de Washington, pour avoir diffusé des centaines de milliers de documents secrets diplomatiques et militaires, Assange évoque dans un premier temps son arrestation à Londres. "J’ai passé 10 jours en cellule d’isolement, dit-il et 590 jours en résidence surveillée". Le temps de mener et de perdre une bataille contre son extradition vers la Suède, afin d’y répondre de deux agressions sexuelles présumées, qu’il continue de nier. A présent, Julian Assange est prévenu. S’il met un pied dehors, il sera arrêté et extradé en Suède. A côté de la porte blindée donnant accès aux locaux diplomatiques, un bobby aux épaules de catcheur est là pour le lui rappeler, tandis qu'à l'extérieur, d’autres policiers, encore, battent la semelle nuit et jour.

A la une ce matin du quotidien THE AUSTRALIAN, Assange prévient d'ailleurs qu'il ne quittera pas l'ambassade équatorienne, même si la Suède décidait d'abandonner l'enquête ouverte à son encontre sur les allégations d'agressions sexuelles. Car ce qu’il redoute le plus, c’est la suite, comprenez un éventuel transfert aux États-Unis, où il pourrait être jugé pour trahison, bien qu’il soit citoyen australien. Assange en est en effet convaincu, les États-Unis sous la présidence de Barack Obama "veulent se venger", dit-il, car le dénouement de cette affaire se heurte en effet à "un problème de prestige" pour l'administration américaine.

Pour autant, à aucun moment Assange ne se présente comme une victime. Et d'ajouter aussitôt, "il y a pire sort que le mien». De l’autre côté de l’Atlantique, le soldat Bradley Manning, ex-analyste du renseignement en Irak, comparaît lui en cour martiale pour avoir été à l’origine de «la fuite du siècle» sur WikiLeaks. Une véritable mascarade, confie-t-il au quotidien de Mexico LA JORNADA, cité par le courrier international. Et de préciser, la défense a l’interdiction aujourd'hui de présenter une preuve, un rapport du gouvernement ou un témoin qui démontrerait que l'accusé n'a causé aucun tort. Un procès spectacle donc qui est aussi le sien. Car si à ce jour ce jour, aucune inculpation n’a été annoncée aux Etats-Unis, le risque demeure : si lors de son procès, le soldat Manning reconnaît qu’en 2010, Julian Assange a communiqué avec lui via Internet pour l’inciter à transmettre les documents américains, ou pour lui fournir une assistance technique, alors le chef de WikiLeaks pourrait être accusé de complicité et une procédure internationale pourrait être enclenchée à son encontre.

Quoiqu'il en soit, l'Australien se réjouit d'ores et déjà que d’autres "héros" aient pris le relais. Et de citer notamment l’ex-employé de la CIA, Edward Snowden. Et d'en conclure, "nous avons gagné la guerre". Car notre lutte géopolitique a éduqué une génération entière à l'Internet et de transformer cet espace politiquement apathique, en un espace politique et par la même occasion de faire l'éducation de base de toute une génération.

Aussi et alors même que la situation semble bloquée, Julian Assange, infatigable a déjà ouvert un nouveau front à l’autre bout du monde. Par le biais de son comité de soutien australien, il envisage à présent de se présenter aux élections sénatoriales de 2014 dans l’Etat de Victoria, ce qui semble juridiquement possible malgré sa situation. Or selon un sondage réalisé en mai 2013, 26% des électeurs seraient prêts à voter pour lui, ce qui compte tenu du mode de scrutin, lui permettrait d’être élu. Et puis sa notoriété devrait encore s’amplifier, avec cette fois-ci le tournage d’un film intitulé "Le Cinquième Pouvoir", produit à Hollywood et dont la sortie est prévue à l'automne prochain.

Dimanche dernier, lorsque le ministre des Affaires étrangères équatorien lui a rendu visite, ce dernier a dit espérer qu'Assange n'allait "pas vieillir et mourir à l'ambassade". En attendant, le cyberguerrier de l’information calcule que chaque nouveau jour "de siège" coûte 12.800 euros aux contribuables britanniques. Et quand on lui demande comment il surmonte les difficultés inhérentes à l’enfermement, Assange répond : "mon esprit, lui, n’est pas enfermé".

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