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Au bord du gouffre

5 min

Par Eric Biegala

Au bord du gouffre : c'est là où se trouve actuellement l'Egypte si l'on suit ce que racontent les principaux éditorialistes et commentateurs de la crise qui secoue les bords du Nil, particulièrement depuis l'échec de la médiation américano-européenne. La fin de celle-ci a été annoncée hier par la présidence intérimaire egyptienne mais aujourd'hui dans le quotidien pan arabe Al-Hayat , Mohammad Salah et Amina Kheiri font également valoir que les soutiens du président déchu Mohamed Morsi n'ont pas particulièrement abondé dans le sens du compromis ; le journal est par exemple allé prendre le poul du Gamaa Islamiya - soutien de Morsi et des Frères Musulmans - dont le porte parole explique que "si les efforts de médiation n'ont pas porté leurs fruits c'est aussi parce que les soutiens de Morsi s'accrochent mordicus au retour de la légitimité" - comprenez le retour au pouvoir du président élu - et à celui de la Constitution" , suspendue par les militaires. "la délégation internationale a transmis des messages du gouvernement, explique au journal le porte-parole du Gamaa Islamyia... lequel gouvernement était prêt à garantir la relaxe des leaders des Frères Musulmans emprisonnés, ce que nous avons rejeté... nous demandions autre chose !" Aujourd'hui, l'extrême polarisation des deux camps pro et anti-Morsi rendra difficile quelque dialogue que ce soit note Nassif Hitti l'ancien chef de mission de la ligue Arabe à Paris dans Al-Monitor ... "La dynamique de l'escalade est renforcée par le manque total de dialogue - même indirect - du fait de l'absence d'un tiers pour l'organiser. L'Egypte a urgemment besoin d'une telle tierce partie, respectée des deux camps et qui aurait la légitimité suffisante pour jeter des passerelles entre le gouvernement intérimaire et les frères Musulmans sinon , prévient Nassif Hitti, l'Egypte pourrait bien prendre le dangeureux chemin de l'Algérie des années 90 ", quand l'armée est intervenue après la victoire électiorale du Front Islamique du salut, faisant basculer le pays dans plusieurs années de guerre civile meurtrière...Reste évidemment à trouver qui pourrait jouer le rôle de ce négociateur neutre, reconnu, légitime... Nassif Hitti évoque une très hypothétique "commission mixte" égyptienne, composée de proches des deux camps... une commission dont on voit d'autant moins de qui elle pourrait être composée que les deux camps sont véritablement à couteaux tirés...Dans le quotidien allemand Die Zeit , Martin Gehlen explique qu'on approche en Egypte du degré zéro de la culture démocratique; "si la culture politique des Frères Musulmans laissait franchement à désirer quand ils étaient au pouvoir, elle n'existe quasiment plus sous le nouveau régime, écrit le corresopndant du journal au Caire ; "en tirades interminables les commentateurs proches du nouveau pouvoir ou émanant de la presse dite libérale comparent sans barguigner les Frères musulmans avec les nazis, les Brigades rouges italiennes ou les Khmers rouges... les campagnes de dénigrement politique dans les tabloïds et les chaines de télévision libéraux sont encore pire que ce que l'on pouvait voire du temps d'Hosni Moubarak ; on y parle d'une "deuxième révolution" ou de "sauver la révolution" mais des vertus telles que la modération, une véritable volonté de compromis, le respect des intérêts légitimes de l'autre partie et la capacité d'intégration politique existent encore moins que chez les Frères musulmans tant décriés. Ce qui se passe actuellement, c'est l'effondrement complet de toute délibération publique." Même analyse de l'historien du Moyen Orient Deepak Tripathi, sur Al-Jazeera . " A ses risques et périls, Mohamed Morsi a vécu dans le déni le plus complet des forces qui se dressaient contre lui... dit-il, mais le régime aujourd'hui en place au Caire est particulièrement méprisant à l'égard de Morsi, de son parti et des Egyptiens indépendants qui désapprouvent le coup d'Etat militaire" ... et l'historien de remarquer que "l'armée vient d'être autorisée à arrêter des citoyens, assumant aujourd'hui des pouvoirs de police et le ministère de l'intérieur vient de rescusciter les services de sécurité de l'ère Moubarak... Une société dans laquelle les acteurs les plus importants vivent dans le déni des intérêts et de la légitimité de l'autre est une société au bord de l'âbime", conclu Deepak Tripathi.Et puis la situation de crise en Egypte menace également d'enflammer les voisins. Politiquement d'abord ; le quotidien Pan Arabe Al-Hayat constate que les Frères Musulmans de Jordanie sont au bord de l'explosion... tirant les leçons des protestations massives qui ont entrainée l'intervention de l'armée, et l'éviction de Morsi, "les "colombes" chez les Frères jordaniens appellent à une transformation de la mécanique du parti et demandent qu'on se débarrasse des fauteurs de trouble au sein de la confrérie - comprenez : des durs - pour pouvoir gagner le coeur et la confiance du public... ce qui provoque ire et anathèmes des faucons chez les Frères "... en toile de fond il y a la participation ou non aux élections prévues fin août en Jordanie : Normalement les Frères Musulmans boycottent le scrutin ; mais certaines "Colombes" pourraient bien y aller quand même, précipitant un éclatement du mouvement...Mais au delà de la politique, la situation égyptienne menace aussi d'enflammer - concrètement cette fois - d'autres voisins. Al Monitor s'est ainsi rendu à Rafah, ville frontière entre l'Egypte et la bande de Gaza pour y constater que les affrontements armés entre l'armée et les soutiens à Mohamed Morsi sont quotidiens dans les cinq kiloètres carrés de l'agglomération sous pavillon égyptien, et ce depuis le début juillet. "Les balles sifflent tous les jours au dessus de nos têtes ; hier c'était des hélicoptères qui tiraient" , témoignent les habitants palestiniens de la bourgade ; "on est revenus un an en arrière... mais cette fois ce n'est pas l'armée israélienne qui nous tire dessus mais l'armée égyptienne ! " Il semble en effet que, sur place au moins, l'Egypte ait déjà mis un pied dans le gouffre : celui de l'affrontement armé.

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