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Avis de décès aux Etats-Unis

5 min

Par Thomas CLUZEL

Cette fois-ci, ça y est : morte, finie. Toute la presse américaine s'accorde pour enterrer la neutralité du Net aux Etats-Unis, un concept, certes, d'apparence technique, admet le magazine SLATE, mais aux incidences multiples, notamment pour les entreprises et plus encore pour les internautes.

A en croire des informations du WALL STREET JOURNAL, le gendarme américain des télécoms se dirait aujourd'hui favorable à de nouvelles règles, autorisant les fournisseurs d'accès à Internet à monnayer un accès plus rapide pour certains sites. En clair, reprend le site MASHABLE, cela signifie que des sociétés pourront désormais négocier, individuellement, avec des fournisseurs de contenu et les faire payer pour délivrer leur contenu plus rapidement auprès des consommateurs américains. Des sites comme Amazon ou EBay pourront, par exemple, payer pour que leurs sites se chargent plus vite que ceux de leurs concurrents sur les ordinateurs des internautes. Ou dit autrement, seuls les plus riches pourront offrir un meilleur service à leurs clients.

Pour l'autorité américaine des télécoms, cette décision permettrait quoi qu’il en soit de trancher, une bonne fois pour toutes, le débat qui oppose depuis des années, d’un côté les opérateurs (tels que Orange ou SFR en France) chargés des tuyaux du réseau et de l’autre les sites Internet (comme Google) qui propulsent du contenu dans ces mêmes tuyaux. Or quand les premiers réclament de l'argent aux seconds, plaidant que leurs tuyaux sont embouteillés par la masse d'information toujours plus conséquente, les seconds répondent qu'il est du seul rôle de l'opérateur d'assurer ce travail de maintenance, car sans contenu, disent-ils, personne ne paierait un abonnement à Internet, pour le simple plaisir d'avoir un modem.

Le problème, précise THE NEW YORK TIMES, c'est que l’essence même de cette règle se résume à de la discrimination, ce qui revient à mettre à mort le concept même de neutralité du Net, lequel affirme l'égalité de traitement pour tous les contenus sur Internet, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, et quelle qu'en soit la nature. Le site de la chaîne américaine CNN, évoque lui la fin de la neutralité du Net également sur les mobiles, puisque les sociétés qui paieraient obtiendraient, en échange, que la consultation de leurs sites ou l'utilisation de leurs services ne soit pas décomptés du nombre total de Gigas inclus dans le forfait mensuel de chaque abonné.

Bien évidemment, le gendarme des télécoms, lui, se défend de toutes ces accusations et rappelle que ces propositions doivent encore être discutées. Le site MASHABLE précise, par ailleurs, que les fournisseurs d’accès devront, parallèlement aux contrats préférentiels qu'ils pourront nouer, assurer un niveau de service de base. Une assurance qui ne suffit pas toutefois à rassurer donc les défenseurs du principe de neutralité, pour qui cette décision reviendrait à favoriser les plus gros bonnets de la toile et donc à entraver qui plus est l'arrivée de futurs champions, c'est-à-dire les successeurs potentiels des Google et autres Facebook.

Et puis à en croire toujours le NEW YORK TIMES, cette pratique est susceptible également de profondément reconfigurer la façon dont le contenu sur Internet est délivré aux consommateurs : par exemple, dit-il, si une société de jeux vidéo ne peut pas offrir ce service plus rapide aux joueurs, alors les clients perdront leur intérêt et son produit pourra échouer.

Pour le moment, l'Europe, elle, reste épargnée par cette question. Début avril, rappelle le magazine SLATE, les défenseurs de la neutralité se sont même réjouis d'un vote, au Parlement européen, plutôt favorable à une protection renforcée du principe. Sauf que la partie est loin d'être jouée car le texte doit encore subir les affres d'un long processus législatif. Et rien n'empêche certaines parties de revenir sur la table. Or l'un des points chauds de ce texte qui s'imposera à tous les pays de l'Union une fois acté, est précisément l'enjeu du débat qui agite aujourd'hui les Etats-Unis, à savoir : la discrimination des flux qui circulent sur Internet, par l'aménagement de services spécialisés.

Enfin voilà qui nous amène, tout naturellement, à évoquer la conférence sur le Net qui s'est achevée hier soir à Sao Paulo. Comme attendu, ses participants se sont accordés sur le principe d'une nouvelle gouvernance multilatérale du web, pour un internet à la fois ouvert et surtout libéré de la tutelle américaine. En clair et au-delà du consensus non contraignant publié hier soir, il s'agissait pour les organisateurs d'ouvrir grand la porte à l’atomisation de la Toile, soit la mort du réseau global, au profit d’une douzaine d’Internets indépendants, gérés par les Etats eux-mêmes. Sauf qu'évidemment, nous n’en sommes pas là, prévient aussitôt LE TEMPS de Genève, du moins, pas encore, dit-il. Plusieurs pays aujourd'hui, à l’instar de la Chine et de la Russie notamment, se rangent derrière le Brésil. L'Union Européenne compte, elle aussi, mettre un terme à l’hégémonie américaine. Sauf que les Etats-Unis justement et leurs alliés, les fameux «Five Eyes», plaident eux pour le statu quo, même s'ils n’auront sans doute pas d’autre choix que de céder une part du gâteau.

Le mois dernier d'ailleurs, rappelle toujours le journal, les États-Unis ont justement concédé une révision du statut de l'Icann, l'organisme qui délivre les adresses IP et les noms de domaines internet au niveau mondial et dont le siège se trouve en Californie. En réponse aux salves de critiques, les Etats-Unis ont annoncé qu’ils s’apprêtaient à quitter la supervision de cet organisme d’ici au mois de septembre 2015. Preuve, que le modèle de gouvernance d’Internet sous domination américaine a, peut-être, vécu. A ceci près toutefois, conclue le journal, que les discussions durent depuis dix ans. Suite donc aux prochains épisodes, les conférences de Berlin, tout d'abord, en juin prochain et puis Istanbul, à la rentrée de septembre.

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