LE DIRECT

Baltimore, de la fiction à la réalité.

4 min

Les autorités du Maryland ont annoncé lundi soir le déploiement massif de la garde nationale et imposé un couvre-feu nocturne, pour ramener le calme à Baltimore, théâtre de violences et de pillages qui ont éclaté peu après les obsèques d'un jeune Noir.

Demonstrators jump on a damaged Baltimore police department vehicle during clashes in Baltimore, Maryland April 27, 2015.
Demonstrators jump on a damaged Baltimore police department vehicle during clashes in Baltimore, Maryland April 27, 2015. Crédits : Shannon Stapleton - Reuters

C’était il y a un mois tout juste, le président Barack Obama déclarait au sujet de la série culte "The Wire" : « je pense que c'est non seulement l'une des meilleures séries télévisées, mais aussi l'une des meilleures réalisations artistiques de ces dernières décennies ». Pendant près d’un quart d’heure, le président s’était même entretenu avec le réalisateur de la série en personne. Et c’est ainsi que sur une vidéo, relayée sur le compte Twitter de la Maison Blanche, on avait pu entendre David Simon expliquer pourquoi, selon lui, non seulement les arrestations systématiques ne résolvent rien, mais également combien la sur-incarcération est aujourd’hui problématique aux Etats-Unis.

Pour ceux qui ne connaitraient pas encore la série, "The Wire" dépeint la ville de Baltimore, engluée dans la criminalité et le trafic de drogue. Car depuis 20 ans, ce qui a changé et même empiré dans la ville portuaire du Maryland, c'est la drogue et la constitution de gangs qui prospèrent aujourd’hui sur une réalité à la fois sociale, économique et raciale. Or c’est très précisément ce que mettent aujourd’hui en lumière, non plus les projecteurs de cinéma, mais les émeutes, bien réelles celles-ci, qui ont éclaté dans la nuit de samedi à Baltimore et se sont amplifiées hier soir, au point de contraindre les autorités de la ville a instauré à couvre-feu pour une semaine, prévient THE NEW YORK TIMES.

Circonscrites dans un quartier du nord-ouest de la ville, ces violences ont fait quinze blessés parmi les policiers et mené à 27 arrestations. Les images tournées par les chaînes de télévision américaines depuis des hélicoptères montrent une foule en train de jeter des briques, des bâtons, des bouteilles, des poubelles sur des policiers, avant de briser des vitrines de magasins, de les piller et de les incendier.

Tout a commencé samedi dernier, en réalité, lorsque plus de mille personnes se sont rassemblées dans le calme, cette fois-ci, afin de réclamer que justice soit rendue pour Freddie Gray, un jeune afro-américain de 25 ans, décédé à la suite de son arrestation par la police dans des circonstances non encore élucidées. Le jeune homme, plongé dans le coma, les vertèbres cervicales brisées au cours de son interpellation, avait été transporté dans le fourgon de police sans même que sa ceinture ait été attachée, rappelle THE BALTIMORE SUN, cité par le Courrier International. Or toujours d’après les récits rapportés par la presse, l'homme qui avait été arrêté à plusieurs reprises pour des faits mineurs, ne faisait pourtant rien de mal, lorsque les forces de l’ordre sont arrivées.

Dès-lors, selon le principal quotidien du Maryland, le comportement de la police ne pourrait s'expliquer que par les effets corrosifs d’une guerre contre la drogue qui a transformé, dit-il, des communautés entières en suspects potentiels. Une histoire typique, en somme, dans un quartier où la guerre contre la drogue et une pauvreté terrible depuis des générations ont contribué à priver des milliers de jeunes comme Freddie de toute véritable opportunité. Pauvreté. Criminalité. Son confrère du WASHINGTON POST évoque lui le sort de ce quartier de Sandtown-Winchester, presque entièrement noir, dont un tiers des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté et où l’on ne trouve pas un seul restaurant, même pas un fast-food.

Hier, la sœur jumelle de Freddie Gray a aussitôt lancé un appel au calme. «Ma famille veut vous dire: s’il vous plaît, arrêtez la violence. Freddie ne voudrait pas ça.» A ses côtés, la maire de Baltimore, a aussitôt accusé « un petit groupe d’agitateurs ». « Trop de gens ont passé des générations à bâtir cette ville pour qu'on la laisse détruire par des voyous », a-t-elle affirmée. Quant à la police de Baltimore, elle a convenu vendredi dernier que le jeune homme aurait dû recevoir une assistance médicale aussitôt après son arrestation. Lors de son décès, 80% de sa colonne vertébrale était sectionnée à la hauteur des cervicales. Une vidéo de l’arrestation montre, d'ailleurs, des policiers plaquant au sol Freddie Gray hurlant de douleur, avant de l’embarquer dans un fourgon.

Quoi qu'il en soit, ce décès est donc le dernier d’une série de bavures qui ont ravivé les tensions raciales ces derniers mois aux Etats-Unis et la polémique sur la brutalité policière, après la mort de plusieurs hommes noirs non armés. Depuis les affaires Michael Brown ou Eric Garner, écrit le magazine SLATE, les noirs américains ne le cachent plus : ils ont peur de la police et en particulier des policiers blancs. Pour les américains noirs, renchérit DE VOLKSKRANT, il y a en effet corrélation aujourd’hui entre violences policières et racisme.

Un soupçon que viennent corroborer des études. Le mois dernier, le ministère de la Justice américain avait publié son enquête sur la police de Ferguson, la ville où le jeune Michael Brown a été tué par un policier l'été dernier. Or ce rapport évoque le fait que la police, plutôt qu'un service public de protection des citoyens, est devenu aujourd'hui un moyen pour la municipalité de s'enrichir grâce à de nombreuses amendes qui touchent les Afro-Américains de manière disproportionnée. Les statistiques compilées laissent penser que de 2012 à 2014, seules des personnes noires auraient enfreint la loi, dans une ville où un tiers de la population est blanche. Ainsi, durant cette période, 93% des personnes arrêtées par la police étaient noires. Même chose pour 95% des personnes emprisonnées plus de deux jours, entre avril et septembre 2014.

D'où cet édito signé DIE WELT : il y a un demi-siècle, écrit le journal, le racisme aux Etats-Unis était encore éhonté, effronté et visible. Aujourd'hui les choses ont certes évolué, les barrières et les lois ségrégationnistes qui maintenaient les Noirs dans des ghettos ont été abolies. Mais il est toujours possible, en regardant un bébé américain, de savoir avec quelles chances il part dans la vie, conclue le journal : il suffit pour cela de regarder la couleur de sa peau.

Par Thomas CLUZEL

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......