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#BringBackOurGirls

5 min

Par Thomas CLUZEL

Rendez nous nos filles. Près d'un mois après l'enlèvement au Nigéria par des membres de la secte Boko Haram de quelques 200 lycéennes, voilà que l'affaire fait enfin la Une de la presse du monde entier et que sur la Toile, les internautes font assaut de signature pour maintenir la pression, tant sur le groupe islamiste, que sur les autorités nigérianes complètement dépassées.

Et c'est ainsi que depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, se propage notamment les portraits d'anonymes mais aussi de célébrités, brandissant un panneau sur lequel est inscrit : #BringBackOurGirls précédé du symbole hashtag. Tout le monde s’y est mis, à commencer par la First Lady, elle même, Michelle Obama, laquelle a donc posté, comme il se doit, une photo d’elle avec la pancarte, une photo d'ailleurs encore récemment à la Une du NEW YORK POST mais aussi du SCOTISH DAILY MAIL. Idem pour la jeune militante pakistanaise, Malala, elle aussi en première page cette fois-ci du TIMES de Londres il y a quelques jours avec le même écriteau entre les mains, sur lequel est inscrit le fameux hashtag.

Or la très rapide diffusion de cette campagne a conduit, notamment, le magazine américain SLATE, à se poser la question de savoir, si l’attention et la prise de conscience sont en soi des facteurs souhaitables en cas de crise humanitaire ? Ou dit autrement, selon le WASHINGTON POST : Twitter sert-il à quelques chose ?

Twitter ou plus généralement, même, une campagne publicitaire, puisque le symbole hashtag, suivi d’un ou plusieurs mots accolés n'est plus seulement aujourd'hui un marqueur de métadonnées utilisé sur Internet mais un véritable symbole à la mode. Preuve, d'ailleurs, que la défense de cette cause justifie désormais tous les détournements possibles, exactement comme le ferait, donc, des publicitaires, les portraits des jeunes filles utilisés dans cette campagne ne correspondent absolument pas aux jeunes filles kidnappées. Ces images, du moins pour deux d'entre elles, ont été volées sur le site d'une photographe américaine, qui s'en est plaint dans les colonnes du NEW YORK TIMES dans un article intitulé, la vraie histoire des fausses photos : pouvez-vous imaginer, dit-elle, la photo de votre fille, s'étalant dans le monde entier, afin d'illustrer les victimes d'un trafic sexuel ? Utiliser ces images et dépeindre ces filles comme des victimes n'est pas véridique. Pis encore, puisque l'une de ses photos a même été retouchée, pour ajouter une larme au portrait de l'une de ces jeunes filles, pas du tout nigériane qui plus est mais guinéenne.

Certains rétorqueront, sans doute, que tous les moyens sont bons aujourd'hui, larme factice comprise, pour faire parler du sort de ces jeunes écolières. Et de fait, précise à nouveau le magazine SLATE, que le gouvernement se sente désormais sous pression, pour régler cette affaire, est très certainement une bonne chose.

Sauf que là encore, le NEW YORK TIMES pointe toute l'hypocrisie qui se cache à présent derrière cette campagne. Car si les écolières disparues ont certes attiré l’attention du monde entier, pour autant, les nombreuses autres attaques menées au cours de ces dernières années, elles, n'avaient pas ou peu été remarquées ailleurs qu’au Nigeria.

Et aux Etats-Unis, la polémique va même plus loin encore, précise le journal helvétique LE TEMPS, depuis que dans le concert des condamnations générales, un message a attiré l’attention : celui d’Hillary Clinton, ex-secrétaire d’Etat et probable future candidate à la présidentielle en 2016. Publié le 4 mai dernier, son message rappelle que "l’accès à l’éducation est un droit fondamental et un motif injustifiable de cibler de jeunes innocentes", avant de se conclure par ces mots : "nous devons résister au terrorisme".

Or plusieurs médias, souvent républicains, ont immédiatement noté que c’est seulement depuis novembre 2013, sous le secrétariat d’Etat de John Kerry, que Boko Haram est considérée comme une organisation terroriste étrangère par les Etats-Unis, alors même que la demande avait été faite plusieurs fois par la CIA et le FBI du temps, justement, d’Hillary Clinton et en particulier dès 2011, après le bombardement du siège de l’ONU à Abuja, la capitale du Nigeria. Seulement voilà, à l'époque, le département d’Etat avait refusé. Comme en 2012, d'ailleurs, quand le responsable des forces africaines en Afrique lui avait redemandé, expliquant qu’il était vraisemblable que Boko Haram partage des entraînements, des fonds et des armes avec Al Qaida au Maghreb islamique. Des parlementaires avaient également écrit en 2012 au Département d’Etat, pour lui demander, là encore, de classer la secte parmi les organisations terroristes, ce qui, dans le système américain augmente considérablement la marge d’action des agences américaines, en rendant notamment quasi-impossibles certains flux financiers vers les groupes ciblés, mais aussi en améliorant leur surveillance avec des moyens bien plus importants. D'où le commentaire signé d'un haut gradé cité dans les colonnes du DAILY BEAST : Quelle hypocrisie!

Evidemment, il n'en fallait pas plus pour désigner l'ex secrétaire d'Etat à la vindicte de la presse américaine la plus conservatrice, FOX NEWS en tête, où l’on semble presque penser que c’est Hillary Clinton, elle-même, qui est la responsable du kidnapping des filles. THE NATIONAL REVIEW, accuse Hillary Clinton d’avoir protégé Boko Haram. A l'inverse, THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR rappelle lui que de nombreux experts continuent de penser que le classement de Boko Haram en organisation terroriste n’était pas forcément justifié, car le label terroriste aurait surtout fait une publicité mondiale à la secte, en haussant son prestige. En clair, que l’effet obtenu aurait été l'inverse de celui recherché. Et d'ailleurs, précise toujours le journal américain, le gouvernement nigérian était lui même farouchement opposé à ce classement, qui aurait abouti à plus d’attention internationale portée à son action, ou plus exactement, son inaction contre le groupe islamiste.

De l'avantage ou de l'inconvénient, là encore, de la publicité.

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