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Censure en Russie.

4 min

Par Thomas CLUZEL

DOJD est une chaîne d’opposition russe, l'une des seules qui n'est financée ni par l’État, ni par la holding pro-gouvernementale GazProm Media et donc l’une des rares sources d’information indépendante du pays. Et pourquoi est-elle menacée de fermeture ? En raison de la publication il y a quelques jours, sur son site Internet, d’un sondage jugé antipatriotique par le gouvernement.

« Aurait-il fallu livrer Leningrad aux nazis, pour sauver des centaines de milliers de vies ? » Voilà la question qui depuis plusieurs jours maintenant suscite un véritable tollé dans la société russe. Pour mémoire, rappelons tout d'abord, que le siège de Leningrad par les Allemands a duré deux ans et demi et causé la mort de plus d'un million de personnes. Or la plupart des historiens s’accordent à dire, aujourd’hui, que les autorités soviétiques ont commis une grave erreur en n’évacuant qu’une petite partie des habitants de la ville, ne serait-ce que d’un point de vue militaire puisque les soldats soviétiques, défendant Leningrad et contraints de partager les vivres avec les civils, étaient eux aussi affamés.

Quoi qu’il en soit, il n’aura pas fallu attendre bien longtemps pour que la polémique explose, puisque la question n'est pas restée plus de douze minutes en ligne. Le rédacteur en chef de la chaîne, lui-même, s'est aussitôt excusé dans une lettre ouverte en affirmant qu'il «n'était pas dans son intention d'insulter qui que ce soit». «C’était une erreur. La formulation était maladroite». Des excuses, toutefois, qui n'ont pas suffi, puisque plusieurs fournisseurs de télévision, proches du pouvoir, ont aussitôt retiré la chaîne de leurs bouquets satellites. Au total, les sept principaux opérateurs de télé câblée ont tous coupé la diffusion de la chaîne, de sorte qu'en quelques jours, le nombre de foyers pouvant recevoir la chaîne d’information a dégringolé de 18 millions à 2 millions, sapant du même coup ses revenus publicitaires, au point que la chaîne se retrouve même aujourd’hui acculée à la faillite.

Pourquoi, tout d'abord, ce sondage a-t-il suscité de telles réactions ? Réponse du rédacteur en chef du quotidien en ligne GAZIETA, cité par le Courrier International : la dernière guerre, dit-il, a été pour la Russie une épreuve de renoncement massif et conscient par des centaines de milliers de gens à la valeur que représente la vie individuelle, au profit de quelque chose de beaucoup plus important. Autrement dit, par ce sondage, le site de la chaîne de télévision aurait touché un nerf à vif, du fait de l'importance du symbole que représente le sacrifice de la nation pendant le siège de Leningrad.

Pour autant, cela justifiait-il les réactions disproportionnées de certains parlementaires, qui voient dans ce sondage rien de moins qu'une réhabilitation du fascisme et somment le parquet d'ouvrir une enquête pour extrémisme ? Sans doute pas. Et c'est la raison pour laquelle, nombre d’observateurs voient en réalité dans la furie déchaînée aujourd'hui contre la chaîne de télévision, un prétexte à la censure. Car dans les hautes sphères du pouvoir russe, la chaîne énerve. Elle a fait de son esprit critique sa marque de fabrique. Dojd a notamment diffusé en direct les manifestations antigouvernementales de 2011 couvertes à l’époque, a minima, par les grandes chaînes sous contrôle de l’Etat, mais aussi le procès des Pussy Riots ou bien encore des sujets sur la corruption des fonctionnaires. Le Kremlin, trouverait là également l’occasion rêvée de se venger de la couverture des manifestations en Ukraine par la chaîne, qui à la différence des autres, ne présente pas le soulèvement contre le gouvernement de Kiev comme un complot occidental.

En clair, si Dojd est aujourd'hui menacée de fermeture, c'est parce qu'elle paierait pour être l’unique chaîne de télévision à donner la parole aux opposants. Et c'est d'ailleurs très clairement ce que laisse entendre le co-fondateur et investisseur principal de la chaîne dans les colonnes de la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG : nous sommes convaincus, dit-il, que la décision des opérateurs de ne plus nous diffuser n'est pas de leur propre chef mais qu'elle vient de plus haut.

Et puis, au-delà du sort réservé à Dojd, beaucoup soulignent par ailleurs la radicalisation des positions autour de l’histoire russe, au profit d’une pensée unique tout entière construite autour des intérêts du président Poutine. En faisant de la Seconde Guerre mondiale, un événement à la fois personnel et sacré, Vladimir Poutine a créé un mythe et un rituel, pour s’élever lui-même au rang de leader naturel et de guerrier indissociable de la défense de la patrie. Plusieurs signes illustrent cet usage personnalisé de la mémoire, précise LE TEMPS de Genève, qu’il s’agisse des réunions de Vladimir Poutine avec les anciens combattants ou de la narration des souffrances de sa propre famille dans le blocus de Leningrad. Et voilà comment, puisque la guerre est sacralisée, le doute, comprenez la question soulevée dans ce sondage, équivaut à une hérésie.

Le dogme a d’ailleurs pris forme récemment, lorsqu’est apparu le texte du nouveau manuel scolaire d’histoire. Un manuel standardisé qui devra se trouver dans tous les sacs d’écoliers d’ici à la rentrée 2015. Or qu’y découvre-t-on ? Qu’Ivan le Terrible est un «réformateur» et que Staline est un «modernisateur». En revanche, les réformes démocratiques de Gorbatchev et Eltsine sont tout simplement ignorées. De quoi faire donc aujourd’hui de Poutine un héros, l’homme qui a restauré la grandeur de la Russie.

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