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Chronique d'une vie flamboyante.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Mille ans de solitude et de tristesse pour la mort du plus grand Colombien de tous les temps. C’est par ces mots, que le président de Colombie Juan Manuel Santos a confirmé hier soir, la disparition de Gabriel García Márquez, quelques minutes seulement, après que l’information eut été rapportée dans plusieurs médias sud américains.

Et depuis, ironie de l’histoire, de "Chronique d’une mort annoncée", à "La mauvaise heure", en passant par "L’automne du patriarche", sans oublier "Cent ans de solitude", tous ces titres de romans, sont ce matin comme autant de sources d’inspiration à des déclinaisons en forme d’épitaphes à la Une de toute la presse.

La vocation de Gabriel García Márquez pour les lettres, précise notamment le HUFFINGTON POST, remonte au début des années 1960, lorsqu'il s'installe au Mexique avec sa femme et ses deux fils, après une rencontre avec son grand ami, l'écrivain mexicain Carlos Fuentes. Un après-midi, nous nous sommes assis devant chez moi et nous nous sommes dit : Qu'est-ce qu'on va faire ? Et nous avons décidé d'écrire des romans : le sort en était jeté.

Et pourtant, rien ne semblait destiner le petit Gabo, né dans un village perdu de Colombie à une carrière de romancier. A ceci près toutefois, précise EL ESPECTADOR de Bogota, que les expériences de son grand-père, colonel vétéran de la guerre des Mille jours, mais aussi les histoires fantastiques racontées par sa grand-mère, comme si elles étaient des vérités irréfutables, seront pour lui des sources d'inspirations inépuisables pour ses futurs personnages de romans. C'est ainsi par exemple que son grand-père, lui racontant mille fois l'histoire du massacre de la bananeraie deviendra une scène irréelle contée dans « Cent Ans de solitude ». C'est également son grand père qui lui fera découvrir l'existence de la glace, moment qui occupe les premières pages du roman. Enfin toujours dans « Cent ans de solitude », c'est bien sa grand mère, laquelle avait une passion pour le fantastique et côtoyait autant les fantômes que les prémonitions, que l'on reconnaîtra sous les traits d'Ursula Buendía.

Après l’enfance, dans la douceur caraïbe, viendront les épreuves du pensionnat dans la froide Bogotà, les cauchemars de l’adolescence, mais aussi l’apprentissage du journalisme sur le tas et les études de droit interrompues, sans oublier les nuits de musique et le lit des prostituées et des femmes adultères ou bien encore les amitiés viriles. García Márquez, précise LE TEMPS de Genève, est une incarnation du macho dans son acception latine : honneur, générosité, mythification des femmes, mères et séductrices, qui l’ont fait traiter de misogyne. Un homme engagé, aussi, puisque c'est en 1948, lorsque la Colombie bascule dans la guerre civile pour une dizaine d’années, que le jeune journaliste rencontrera un étudiant cubain qui tente de calmer le jeu entre l’armée et les rebelles : un certain Fidel Castro, qui deviendra l'un de ses meilleurs amis et qu’il ne désavouera jamais. Et puis bien que très occupés par son travail de journaliste et son soutien donc à Fidel Castro, Gabriel García Márquez publie son premier succès, « La Mala Hora». Sa carrière bascule ensuite lorsqu'une éditrice signe un contrat mondial avec lui, pour 150 ans !

En 1967, «Cent ans de solitude» le rend immédiatement célèbre, une œuvre populaire mais aussi un chef d’œuvre de la littérature mondiale. Et notamment parce que la force imaginative de ce seul esprit a été capable de créer une catégorie de littérature spécifique : le réalisme magique. Et pourquoi ? Parce que sa littérature était simplement, trop énorme pour être contenue dans des cadres rigoureux. Il l'écrit d'ailleurs lui même, dès la cinquième phrase de son roman : « Le monde était si récent que beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Hyperboles, interventions du surnaturel, soumission du vrai à l’imaginaire, exubérances stylistiques. Tous ceux qui ont découvert, émerveillés, la petite ville et la famille Buendía, n’ont sans doute plus jamais oublié la végétation de la côte caribéenne, le cycle des sept générations de Buendía, mais aussi la répétition des guerres et des amours, l’inceste et la décadence dans le parfum des fleurs, cet alliage de violence, de sensualité, d’épopée, d’imagination débridée qu’on a donc appelé le réalisme magique.

Gabriel García Márquez, peut-on lire ce matin dans l'hebdomadaire culturel de Montréal VOIR, c’est l’extase cérébrale apportée par la liberté, une chose si rare parce que nos chaînes sont devenues invisibles. Lire Gabriel García Márquez, c’est réaliser que faire différemment, c’est possible. Écrire une histoire dans laquelle vingt personnages ont le même nom, c’est possible. Écrire une histoire dans laquelle un militaire créé une vingtaine de guerres consécutives, c’est possible. Écrire une histoire dans laquelle la beauté d’une femme est telle, que les hommes meurent en la voyant et que leur sang se transforme en parfum, c’est encore possible.

Les phrases de Gabriel García Márquez, dit-il, sont comme des manèges sublimes, capables, en une longue lancée, de raconter avec élégance et humour le parcours présent, passé et futur d’un objet inanimé, ou d’un empire, ou d’une femme. Les phrases de Gabriel García Márquez, c’est la satisfaction excitante du mot juste après mot juste, d’une application si rigoureuse de la beauté qu’on ne peut que se pencher et dire merci.

Alors il y a près de 30 ans, rappelle ce matin EL TIEMPO de Bogota, Gabriel García Márquez s’était exprimé dans une interview au sujet de la mort. « C'est comme si, subitement, la lumière s’éteignait », avait-il déclaré, avant d’ajouter qu’il n'avait « pas peur de mourir », mais qu’il lui semblait ô combien « regrettable que la mort étant l'expérience la plus importante de la vie, il ne serait pas capable d'écrire sur elle un roman ».

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