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Comment discerner ses amis de ses ennemis ?

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Depuis quelques jours, tous les débats lus et entendus autour de la Grèce ont révélé le gouffre qui meurtrit à présent le nouveau paysage politique européen. Un paysage si complexe, écrit le quotidien de Sotckholm SVENSKA DAGBLADET, qu'il serait en effet devenu difficile, selon lui, de distinguer avec clairvoyance où se situent les véritables amis de la Grèce d'un côté et ses ennemis patentés de l'autre. Pourquoi ? Parce que les clivages traditionnels droite/gauche n'en rendent compte qu'en partie et en partie seulement. Ainsi quand la gauche de Tsipras est aujourd'hui soutenue par des populistes et des nationalistes purs et durs, les pays pauvres d'Europe de l'Est qui se sont auto-imposés une cure d'austérité demandent pour leur part que justice soit faite. De leur côté, les eurosceptiques se frottent les mains, tandis que les partisans du projet européen, eux, tentent désespérément de maintenir la Grèce dans l'Union Européenne.

A pro-Euro protester holds a European Union and a Greek national flag during a rally in front of the parliament building in Athe
A pro-Euro protester holds a European Union and a Greek national flag during a rally in front of the parliament building in Athe Crédits : Alkis Konstantinidis - Reuters

A cela, on pourrait encore ajouter la place de la Russie, tapie dans les coulisses. Et THE WALL STREET JOURNAL, notamment, de rappeler ce matin que le Premier ministre, Alexis Tsipras, s'est déjà rendu par deux fois ces derniers mois au Kremlin, alors même que depuis le début de la crise ukrainienne, il ne fait aucun doute que le président, Vladimir Poutine, cherche par tous les moyens à tirer profit de la moindre fissure au sein de l'unité européenne. Dans le même temps, les difficultés actuelles de la Grèce, jumelées avec l'insécurité croissante dans la Turquie voisine, pourraient attiser les sentiments nationalistes et relancer les inimitiés historiques entre les deux pays. Sans compter, poursuit toujours le quotidien américain, que la Grèce bute également sur les Balkans, une région là encore instable, où plusieurs pays luttent toujours pour tourner la page d'un passé corrompu et s'aligner avec l'Union Européenne. Et voilà pourquoi, conclue le journal, la situation précaire de la Grèce ne pose pas seulement la question aujourd'hui de sa sortie ou non de la zone euro mais suscite, en réalité, bien d'autres interrogations qui dépassent largement le cas des grecques, pourtant étranglés jusqu'à la corde.

S’agissant, justement, de la région des Balkans et à la veille des cérémonies commémoratives, le génocide de Srebrenica reste vingt ans après une plaie encore ouverte au cœur de l’Europe. Et notamment parce qu'il aura fallu vingt ans pour établir la vérité dans toute sa cruauté. La chute de l’enclave musulmane de Srebrenica, qui déboucha sur le massacre de plus de 8000 hommes et garçons bosniaques, n’a pas été le fruit d’erreurs et de maladresses commises par l’Occident. Non, sa réalité a été acceptée comme telle par les trois principales puissances en présence : les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. En clair, c'est sciemment qu'elle a été intégrée dans les plans des Occidentaux, qui y voyaient là le meilleur moyen d’en finir avec la guerre interminable qui ravageait à l'époque la Bosnie.

A cat passes by grave stones of victims of the Srebrenica massacre in Memorial Center in Potocari, Bosnia and Herzegovina.
A cat passes by grave stones of victims of the Srebrenica massacre in Memorial Center in Potocari, Bosnia and Herzegovina. Crédits : Dado Ruvic - Reuters

Le sacrifice de Srebrenica était le prix à payer, peut-on lire ce matin dans les colonnes du TEMPS de Genève, pour que la guerre puisse enfin s’arrêter, tout en permettant aux trois grandes puissances de sauver la face et surtout de minimiser les pertes occidentales. Dans cet article effrayant intitulé, le cynisme à l'œuvre, le journal se fait notamment l'écho de l'enquête menée par la spécialiste Florence Hartmann, laquelle explique comment l’innommable s’est ainsi produit au cœur même de l’Europe. Et de raconter, en particulier, comment l’ONU a mis à la disposition des Serbes 30 000 litres d’essence, pour leur permettre non seulement de transporter en autocars les hommes à exécuter mais aussi d'alimenter en carburant les bulldozers qui allaient ensuite creuser les fosses communes.

Et la journaliste de s'interroger : 8000 morts et une honte ineffaçable, constituaient-ils le juste prix à payer pour obtenir enfin la paix dans les Balkans ? Non, si l’on en juge par la suite, c’est àdire la guerre au Kosovo et encore moins s’il s’agit de mesurer ce prix à l’aune de la paix ainsi obtenue qui, vingt plus tard, reste encore boiteuse.

Pour preuve, demain, le Premier ministre serbe participera aux cérémonies commémoratives, marquant le 20ème anniversaire de ce massacre. Mais il se pourrait que derrière ses déclarations de condoléances, sa réelle intention soit tout autre, prévient aussitôt le quotidien de Vienne DER STANDARD, avant de préciser : est-il véritablement pris de remords ? Se sent-il responsable ? Est-il hanté la nuit par les esprits des enfants victimes de son ancienne politique ? Pas vraiment. Aujourd'hui, le Premier ministre serbe fait seulement campagne pour l'adhésion de son pays à l'Union Européenne. Ou dit autrement, selon son confrère serbele journal DANAS, le geste du 1er ministre, aussi louable soit-il, reste dans l’ombre du bras de fer des grandes puissances mondiales pour qui la fin politique justifie toujours les moyens.

Human skulls from the Herero and ethnic Nama people are displayed during a ceremony in the auditorium of Berlin's Charite hospit
Human skulls from the Herero and ethnic Nama people are displayed during a ceremony in the auditorium of Berlin's Charite hospit Crédits : Tobias Schwarz - Reuters

Enfin un autre génocide fait lui aussi la Une de l'actualité en Allemagne, cette fois-ci. On oublie souvent que l'Allemagne est, en effet, une ancienne puissance coloniale. Et la colonisation allemande a été particulièrement sanglante en Namibie, où une révolte des peuples a été matée au début du 20ème siècle par l'armée allemande, faisant plus de 100.000 victimes. Or cent ans après avoir perdu sa colonie, l'Allemagne n'a toujours pas officiellement reconnu l'existence de ce génocide, dénonce le quotidien DIE TAGESZEITUNG. Une délégation namibienne s'est pourtant rendue cette semaine à Berlin, pour demander justement des excuses officielles. En vain. Pas tout à fait, en réalité, puisque cette semaine dans l'hebdomadaire DIE ZEIT, le président du Bundestag a publié une tribune, dans laquelle il qualifie de «génocide» les massacres perpétrés par l'armée allemande. Enfin !, se réjouit notamment le quotidien de Cologne KÖLNER STADT ANZEIGER. Reste que la fait qu'aucun gouvernement allemand n'ait reconnu officiellement ce génocide, ni même prononcé la moindre excuse, pareille démonstration de cynisme politique a de quoi, là encore, nous laisser pantois.

Par Thomas CLUZEL

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