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Comment dit-on exception culturelle dans la langue de Shakespeare ? La revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

Comment relancer une économie en difficulté, en trouvant des réponses communes, dans un monde où non seulement les forces protectionnistes sont à l'œuvre, mais également un monde toujours scindé entre deux visions, l'une que l'on qualifiera de socialiste et l'autre de capitaliste ? Voilà la question à laquelle l'Europe d'un côté et les Etats-Unis de l'autre entendent s'atteler d'ici les deux prochaines années, en créant la plus grande zone de libre-échange de la planète, ou dit autrement, le plus grand marché commun et la plus grande zone d’investissement au monde. Une excellente nouvelle donc a priori, car un tel accord, se réjouit notamment le journal madrilène EXPANSION soutiendrait une situation à laquelle aspire ou devrait aspirer toute démocratie libérale : le développement du commerce international, qui avec les réductions des coûts et la création d'emplois permettrait d'accroître la prospérité des citoyens. Or ce partenariat transatlantique, comme l’a d'ores et déjà baptisé le président américain permettrait de booster un commerce qui l'an dernier, rappelle le NEW YORK TIMES, pesait pas moins de 480 milliards d’euros.

Le problème, c'est qu'il existe aujourd'hui à peu près autant d'obstacles que de bonnes raisons à la réalisation d'un tel projet. Et la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, notamment, de s'interroger : devra-t-on semer du maïs transgénique dans nos champs et accepter la protection laxiste des données aux Etats-Unis ? Ou du point de vue américain tolérer l'obsession régulatrice des Européens ? Alors on pourrait rétorquer qu'il s'agit ici, bien entendu, des réserves habituelles contre le libre-échange en général, mais pas seulement, car ce débat est également traversé par tous les ressentiments, nourris de part et d'autre de l'Atlantique, pendant des années.

Et le meilleur exemple de cette polémique se résume probablement aujourd'hui autour du débat sur la fameuse exception culturelle française, un dispositif combinant vous le savez subventions, quotas, allégements fiscaux pour soutenir à la fois le cinéma, la télévision et la musique. Paris menace en effet de faire avorter le projet d'accord commercial entre les Etats-Unis et l'Union européenne, s'il ne lui permet pas de maintenir cette exception. Ainsi, ce qui devait être une formalité s’annonce déjà comme une mission quasi impossible, note ce matin LE TEMPS de Genève, tant les positions apparaissent figées. Car le débat ne s'articule pas seulement autour de la France et des Etats-Unis, non le bras de fer se joue également au sein même de l'UE, puisque lorsque Paris mais aussi Bruxelles, Rome, Varsovie, Bucarest refusent de soumettre les produits et services culturels aux mêmes règles que celles qui gouvernent le commerce de produits industriels ou financiers, à l'inverse, Londres, Berlin, Stock­holm, Copenhague, eux, n’y voient pas d’inconvénient.

Comme toujours, les détracteurs de la France raillent sa haine de la culture anglo-américaine et ses illusions de grandeur. Et pourtant, ils se trompent estime un chroniqueur du FINANCIAL TIMES, cité par le Courrier International. Mais, puisque la barrière de la langue semble empêcher les Français de plaider eux-mêmes leur cause en anglais, je me sens l'obligation, dit-il, de le faire à leur place. Et de citer notamment l'exemple du cinéma : les quatre films ayant le plus rapporté ces derniers jours en France ont tous été produits à Hollywood, et ce malgré la taxe de soutien au cinéma français prélevée sur tous les billets. En clair, l'exception culturelle ne serait en rien un blocus des produits culturels américains. la France accueille même à bras ouverts les produits culturels étrangers et accepte parfaitement que l'essentiel du marché mondial du cinéma et de la télévision soit en anglais. Simplement, l'exception culturelle entend faire en sorte que la culture française obtienne, elle aussi, des financements, car ce n'est certainement pas la main invisible du marché qui s'en chargera. Et d'ailleurs, quel a été le dernier grand succès français au cinéma, interroge toujours le chroniqueur ? Réponse : « The Artist », récompensé en 2012 par cinq oscars, un film muet, délesté donc, justement, du handicap linguistique.

Sans compter qu'à cela s'ajoute un autre problème : celui de la surproduction cinématographique mondiale. Il y a cinquante ans, précise le FINANCIAL TIMES, très peu de pays avaient produit ne serait-ce qu'un seul film. Or aujourd'hui, grâce aux progrès technologiques, tout le monde en est capable. D'où une compétition d'une ampleur inédite. Or dans ce contexte là, on imagine bien, par exemple, que si « La Grande Illusion » était sortie aujourd'hui et non en 1937, le public de Renoir à l'étranger se serait résumé aux 17 cinéphiles d'une salle d'art et essai de Greenwich Village. Voilà très précisément la raison pour laquelle l'Etat français donne aujourd'hui un coup de pouce à ses artistes.

Seulement voilà, cette querelle illustre en réalité un problème beaucoup plus vaste, estime toujours le quotidien britannique : car quel que soit le sujet, dit-il, les arguments de la France sont systématiquement caricaturés. En clair, le monde ne parlant pas le français, il entend rarement ce que disent les Français. Voilà pourquoi, c'est aujourd'hui le discours anglo-américain qui prévaut, discours dans lequel la France est toujours dépeinte comme l'adversaire irrationnel du progrès. Et le chroniqueur d'en conclure, non sans une certaine ironie, les Français doivent apprendre à mieux plaider leur cause dans la langue de Shakespeare, car pour peu qu'on entende correctement leurs arguments à l'étranger, dit-il, tout le monde se dira qu'après tout ils ne sont peut-être pas si arriérés.

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