LE DIRECT

Comment réussir sa photo ?

4 min

Par Thomas CLUZEL

La première photographie a fait le tour de la toile. Elle a d'abord été reprise absolument partout dans les journaux, remarque le site d'Arrêt sur Image, de TIME MAGAZINE à LA TRIBUNE DE GENEVE, avant d'être ensuite partagée des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. La scène se passe lors d'une manifestation à Portland le 25 novembre dernier, manifestation en lien avec les événements de Ferguson. On y découvre un policier blanc, enlaçant un jeune américain noir, sur les joues duquel coulent des larmes. Un cliché, bien entendu, émouvant et perçu comme un signe d'apaisement aux États-Unis, alors que les tensions restent vives après l'annonce du non-lieu en faveur du policier qui a abattu Michael Brown.

D'après le policier saisi par l'œil du photographe, cette rencontre a eu lieu au début de la manifestation, rapporte le journal de Portland THE OREGONIAN. Tout le monde était très ému en écoutant les orateurs qui s'adressaient à la foule et c'est alors que le sergent Barnum a remarqué ce jeune homme, âgé de 12 ans, qui avait les larmes aux yeux et qui tenait dans ses mains un panneau "free hugs" ("câlins gratuits"). Le policier lui a fait signe de s'approcher et ils ont commencé à discuter de la manifestation, de l'école, de l'art et de la vie. Et puis c'est à la fin de cette conversation, que le sergent a montré le panneau du doigt et a demandé : "Et moi, j'y ai droit ?". L'instant qui a suivi a donc été immortalisé par la fameuse photographie, où l'on voit le jeune garçon avoir de nouveau les larmes aux yeux en serrant le policier dans ses bras.

Je suis content d'avoir été là, au bon endroit et au bon moment a notamment raconté par la suite le photographe au TIME MAGAZINE. Cette image est un message de communion malgré nos différences. Or les Américains attendaient, dit-il, un signe de rassemblement après le vitriol et la colère de la semaine dernière. Les gens avaient profondément besoin d'une lueur d'espoir dans ce flot de pensées négatives.

Une bien belle photo à même, visiblement, d'adoucir donc les tensions. Or c'était également l'objectif, justement, que s'était assigné il y a quelques semaines le Premier ministre australien lors du sommet du G20, en usant d'une technique tout à fait originale : faire poser les dirigeants des pays les plus riches du monde avec un petit koala. En d'autres termes, quoi de mieux qu'un gentil câlin mignon pour réchauffer des relations plombées par une ambiance de guerre froide. Et c'est ainsi qu'on a pu voir, notamment, le président américain Barack Obama et son homologue russe Vladimir Poutine partager le temps d'un week-end à Brisbane un moment de complicité, se faisant tous deux photographier avec le même koala accroché à leur cou. Très vite, le petit marsupial est devenu la star du sommet au point que la presse a même parlé à l'époque de la diplomatie du koala.

Et puis, précise le magazine SLATE, c'est vrai que cela changeait des autres traditions sympathiques des sommets internationaux, comme celle qui consiste à chaque réunion de l'Apec à faire porter à chacun des chemises traditionnelles : cette année, par exemple, des tuniques chinoises qui ressemblaient étonnamment à des uniformes de Star Trek.

Toujours est-il que la petite bête à poils gris a donc réussit, le temps d'un cliché, à estomper toutes les inimités. D'autant que la même scène a été répétée, en particulier entre le maître du Kremlin et le Premier ministre australien, lequel avait pourtant eu des mots très durs contre Moscou avant le sommet. Tony Abbott avait même utilisé un terme de football australien, « to shirtfront », qui signifie se jeter sur un joueur pour le faire tomber à la renverse. En clair, les Australiens attendaient un geste fort et à la place, ils auront eu droit à une photo de leur Premier ministre avec Poutine et un koala, les deux hommes affichant qui plus est un large sourire, ce qui a évidemment généré un torrent de sarcasmes en particulier sur Twitter.

Et c'était là sans compter les dernières révélations de la presse australienne : les services de ces marsupiaux ont coûté 24.000 dollars aux contribuables. C'est en effet la somme que les australiens ont dû débourser, écrit le DAILY TELEGRAPH, pour financer non seulement la venue des deux bêtes à poils gris mais aussi de leurs accompagnateurs. Et pourquoi ? Parce qu'un jeune koala ne supportant d'être pris dans les bras d'un être humain qu'environ 10 minutes par jour, les animaux étaient accompagnés de spécialistes qui les avaient auparavant formés à l'interaction avec les grands de ce monde. D'où cette déclaration, toujours à lire dans les colonnes du journal et signée de l'un des leaders du Labor, le parti d'opposition : Le sommet du G20 a été un échec monumental pour le Premier ministre. Il a refusé de parler de réchauffement climatique. Et au lieu d'être ferme avec Vladimir Poutine, Tony Abbott a fait payer 24.000 dollars aux contribuables pour que le chef du Kremlin puisse serrer un koala dans ses bras. Morale de l'histoire, pour réussir votre photo, plutôt qu'une pose nécessairement factice et qui plus est monnayée, mieux vaut préférer la spontanéité désintéressée.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......