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Côte d'Ivoire : le procès du régime.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Il aura fallu attendre et attendre encore. C’était vendredi dernier, aux environs de 9 heures, tous les accusés en liberté provisoire sont arrivés, chacun à bord de son véhicule, avant de prendre place dans le box des suspects. Leurs avocats et leurs collègues de la défense étaient prêts pour l’audience. Et il ne manquait qu’elle. Tandis que dehors les militants piaffaient d’impatience, le temps s’est égrené. Et Simone ne s’est pas présentée. 1 heure et demie plus tard, un véhicule transportant d’autres détenus a fini par faire son entrée dans la cour du Palais. Simone là, aussitôt crié la foule, tandis que les photographes jouaient des coudes pour avoir la meilleure prise. Mais à la descente des prévenus, l’ex-Première dame manquait toujours à l’appel. Il aura donc fallu attendre encore pour voir enfin la star du jour. Il était 10 heures 52 minutes, précise le journal d'Abidjan LE PATRIOTE, lorsqu’un 4X4 s’est en effet garé à l’entrée du hall du palais. Habillée d’une longue robe fleurie de couleur jaune, Simone Gbagbo, le sourire aux lèvres et décontractée a levé la main droite pour saluer ses partisans, avant de rejoindre les autres accusés dans la salle d’audience. Les conditions sont réunies pour un procès juste et équitable, a tenu à rassurer l’avocat général, tandis que le président de la cour invitait les jurés à rester sourds aux chants des sirènes, afin de se concentrer sur les débats et aider à l’éclatement de la vérité.

Ainsi s’est donc ouvert vendredi le procès de la «dame de fer» ivoirienne, Simone Gbagbo et de 82 dignitaires du régime accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, après les terribles violences postélectorales de 2010-2011, au cours desquelles près de 3000 personnes ont été tuées.

Ce procès, le premier grand défi judiciaire de la Côte d’Ivoire depuis la crise avait été annoncé mi-octobre à la stupéfaction générale, avant d'être finalement repoussé sine die à peine une semaine plus tard, officiellement pour des raisons logistiques et budgétaires. En réalité, précise LE TEMPS de Genève, la composition du jury en était la raison ­majeure. L’origine ethnique et la proximité de quatre jurés, notamment, avec l’entourage du président ivoirien Alassane Ouattara auraient causé des suspicions à l’heure du verdict. Par ailleurs, la volonté de tenir le procès de l’ex-première dame avant la fin de l’année coïnciderait avec la promesse faite par l’Union européenne de débloquer 5 millions d’euros, en appui budgétaire, pour l’organisation d’une justice impartiale avant la fin 2014. Et puis le cas Simone Gbagbo a également occasionné une longue passe d'armes entre Abidjan et la Cour Pénale Internationale, rappelle le site d'information ABIDJAN.NET. Depuis février 2012, la CPI réclamait qu’on lui livre l’épouse de Laurent Gbagbo, lui-même détenu à La Haye, afin de la juger pour crimes contre l’humanité. Sauf que la Côte d'Ivoire s'y est opposée assurant pouvoir la juger elle-même avec équité.

Une résistance qui s’expliquerait surtout par la crainte de troubles politiques. Car chacun le sait, renchérit L'OBSERVATEUR PAALGA, même si les nouveaux maîtres d’Abidjan s’en défendent, c’est bien le procès d’un régime et donc un procès politique qui vient de s'ouvrir, dit-il. Et à ce titre, il pourrait bien réserver quelques surprises au regard, notamment, de la personnalité de Simone Gbagbo. Car celle qui fut la passionaria de l’ex-pouvoir ivoirien n’est pas un mouton du sacrifice qui se laissera tondre facilement, écrit le journal. Pis encore, elle pourrait même mettre à l’index tous ceux qui du côté du pouvoir actuel sentent le soufre. Et Dieu seul sait combien ils sont nombreux, civils comme militaires, à avoir trempé dans des affaires de crimes de sang et de crimes économiques.

Voilà pourquoi son confrère du journal LE PAYS doute, à son tour, doute de l'efficacité de ce procès. Le camp du régime déchu doit-il, à lui tout seul, porter toute la responsabilité de ces 3 000 morts ? s'interroge le quotidien. Réponse : assurément, non. A tout le moins, le camp présidentiel devra trouver les mots justes pour expliquer les critères sur lesquels Simone Gbagbo et ses 82 autres compagnons d’infortune ont été sélectionnés, dit-il, pour se retrouver dans le box des accusés.

En clair, le risque c'est un procès sans justice, un pseudo-procès sur fond d’acharnement d’un homme, l’actuel président, contre ses adversaires politiques d’hier. Un scénario qui ne manquera pas, d'ailleurs, d’entamer sérieusement l’image de démocrate intègre qu’Alassane Ouattara s’est construite depuis son accession à la magistrature suprême de la Côte d’Ivoire.

A présent, poursuit le journal, personne ne peut prévoir jusqu’où iront les conséquences d’un tel procès. Peut-être, Alassane Ouattara aurait-il mieux fait de refiler la patate chaude à la Cour pénale internationale ? Toujours est-il qu'en ne voulant pas livrer la femme, après avoir livré le mari, il a certainement manqué de cran, celui-là même qui caractérise tous les grands hommes d’Etat.

Mais plus encore, la vraie question concerne l'après procès : car il y a fort à parier qu’une condamnation de Simone Gbagbo, en plus de celle de son époux, ne manquera pas d’alimenter les mauvais ressentiments que beaucoup d’Ivoiriens éprouvaient déjà à l’endroit des pro-Ouattara. Et à l'inverse, si par souci d’apaisement la Justice ivoirienne venait à prononcer des peines, qui par leur clémence, s’apparentent plutôt à une impunité qui ne dit pas son nom, comment réagiront les familles des victimes ? Et cela ne risque-t-il pas d’amener certaines d’entre elles à vouloir se faire justice ?

Et le quotidien burkinabé de conclure, au-delà de l’impartialité dont les juges devront faire montre aux yeux de l’opinion ivoirienne mais aussi internationale, ce procès devra surtout être une leçon pour toute la société ivoirienne, afin que plus jamais dans ce pays, des hommes ou des femmes ne soient capables de telles horreurs à cause du pouvoir.

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