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Crise économique ou morale, il faut choisir.

4 min

Par Thomas CLUZEL

On les appelle, les « visas dorés ». Ces documents, inventés en 2012 pour attirer de l'argent dans un pays en pleine crise économique autorisent le séjour de riches étrangers, sous certaines conditions et notamment l'investissement de capital dans l'économie locale. Or voilà qu'une enquête, baptisée opération labyrinthe et visant la corruption dans l'attribution de ces permis de séjour pour résidents fortunés vient de mettre au jour, au Portugal, un vaste système de trafic d'influence au sein même de l'Etat.

A telle enseigne, que dimanche dernier, le ministre de l'intérieur a du démissionner et qu'hier encore, cinq des onze personnes arrêtées par les autorités ont été placées en détention provisoire, parmi lesquelles, le directeur de la police des frontières dont la démission, là encore, a été annoncée dans la foulée.

Selon le DIARIO DE NOTICIAS, toutes ces personnes incriminées sont suspectées de corruption, de blanchiment d'argent, de trafic d'influence et de malversations. De son côté et depuis qu'il a rendu son maroquin, le ministre de l'intérieur fait tout pour tenter de se dédouaner de toute implication dans cette affaire. « Je ne suis jamais intervenu dans le processus d'attribution de ces visas et je n'ai rien à voir avec l'enquête en cours », peut-on lire dans les colonnes du JORNAL DE NOTICIAS. Et de justifier encore sa démission plutôt par la volonté de ne pas déstabiliser le gouvernement. « Je pars pour défendre l'autorité de l'Etat et la crédibilité des institutions », a-t-il tenu à préciser.

Mais quelque soit l'implication du ministre, comme d'ailleurs de celle des 11 personnes arrêtées depuis la semaine dernière, c'est bien le principe même de ces visas, à destination des riches ressortissants extracommunautaires qui choque aujourd'hui les éditorialistes. Les visas dorés sont d'une immoralité digne d'un pays du tiers-monde, lance notamment le quotidien libéral PUBLICO. Et pourquoi ? Parce que cette attribution de permis de séjour constitue une violation honteuse d'un principe d'égalité, théoriquement inaliénable, aussi bien pour les Portugais que pour les étrangers. Comment le droit au permis de séjour ou à la libre circulation devrait-il dépendre du compte en banque de chacun ? Car c'est très précisément ce qu'autorise cette loi : les ressortissants extracommunautaires, moyennant l'achat d'un patrimoine supérieur à 500.000 euros, le transfert d'un capital d'au moins un million d'euros ou bien la création de dix emplois minimum peuvent aujourd'hui acquérir un permis de séjour et circuler librement dans toute l'Europe. Or il était clairement prévisible que ce système était voué à attirer l'argent sale, en conclue le journal, qui critique ainsi la naïveté immorale, dit-il, du Portugal.

Un visa pour qui a de l'argent ? Génial, ironisait encore récemment l'hebdomadaire L'EXPRESSO, cité par le Courrier International, avant d'ajouter : ramenez aussi les trafiquants qui, nageant dans des millions, nous aiderons à sortir de la crise, économique, bien sûr, car de la crise morale, en revanche, nous n'en sortirons pas.

En guise de justificatif de sa bonne foi, le gouvernement, par la voix de son secrétaire d'Etat aux communautés assure désormais à qui veut bien l'entendre, que le Portugal ne brade pas ces visas dorés. Leur système d'attribution est organisé de façon rigoureuse, dit-il. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer à demi-mots, dans les colonnes du journal PUBLICO, que ce programme est pour autant susceptible de subir, je cite, de petites altérations. Quant au fait de savoir combien ces visas ont-ils rapporté, on parle de plus de 1000 millions d'euros en 2014. Un joli pactole. A ceci près, estime le parti de la gauche radicale cité dans les colonnes du DIARIO DE NOTICIAS, que cette mesure n'a rien apporté, dit-il, à la population portugaise, mais a uniquement favorisé la spéculation immobilière et l'afflux de grandes sommes d'argent par des circuits douteux.

Enfin, cette enquête sur les visas dorés a également ouvert une guerre entre la police et les services secrets. Selon l'hebdomadaire L'EXPRESSO, le directeur du SIS (l'équivalent de la DST en France) et le directeur du SIRP (l'équivalent des Renseignement généraux) seraient tous deux liés à l'affaire. Les deux hommes auraient notamment été sollicités par certains des inculpés pour vérifier s'ils étaient sur écoute ou pour faire disparaître des preuves. Au point, que le Parti social-démocrate, actuellement au pouvoir réclamerait désormais la tête des dirigeants des services secrets portugais. La source anonyme citée par le DIARIO DE NOTICIAS aurait déclaré qu'il y a aujourd'hui trop de scandales auxquels sont mêlés les services secrets et qu'ils ne se résoudront qu'avec une décapitation et un ménage de fond en comble.

A présent que va faire le chef du gouvernement ? Après la démission du ministre de l'intérieur, il devra tout d'abord procéder à un remaniement gouvernemental. Et qui sait, peut-être profitera-t-il de l'occasion pour générer un grand renouvellement, afin de donner une bouffée d'oxygène au gouvernement dans la mesure, évidemment, où cela est encore possible. Quoi qu'il en soit, cette affaire ne restera pas sans effet, prévient le journal PUBLICO, cité par Eurotopics, avant de préciser : la coalition de centre-droit s'effrite, la défiance est vive en coulisses et les scandales se multiplient. Ou dit autrement, l'édifice menace de s'effondrer tandis que ses habitants s'entêtent à le nier. Et cela, malheureusement, n'est pas nouveau.

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