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Derrière les condamnations unanimes, un débat volcanique.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Ce matin encore, nombre de journaux reviennent sur la tuerie de mercredi avec cette question suspendue mais récurrente prévient LE SOIR de Bruxelles : comment éviter que l’attentat ne libère les haines et les anathèmes et transforme les sociétés européennes en terres d’affrontement et de rejet à ciel ouvert ?

Car même si la très grande majorité des journaux affiche un front uni pour condamner cette attaque, certains n’hésitaient pas, hier déjà, à jeter de l’huile sur le feu. Ainsi quand le quotidien de droite italien LIBERO déclarait voilà l’islam, au dessus d’une photo choc de l’exécution du policier en pleine rue, son confrère IL JORNALE titrait lui sur la boucherie au nom d’Allah.

En d’autres termes, précise ce matin LE TEMPS de Genève, derrière les condamnations unanimes, l’attentat contre Charlie Hebdo a réveillé un débat volcanique sur la place de l’islam dans les sociétés européennes. Dès l’annonce du carnage, de nombreuses voix se sont notamment élevées pour dénoncer la présence d’une cinquième colonne de musulmans fanatisés, regretter la complaisance coupable des Européens face à l’islamisme ou bien encore annoncer que l'Occident est en train de perdre la guerre, faute d’avoir su désigner l’islam comme son ennemi.

Et on aurait tort de considérer ces opinions comme marginales. Pour preuve, hier, un sondage publié par DIE ZEIT révélait que plus d'un allemand sur deux considère l'islam comme une menace et que 61% des sondés estiment qu'il n'est pas compatible avec le monde occidental. Enfin toujours selon cette enquête, qui relève que la majorité des personnes interrogées se considèrent tolérantes, 40% des sondés se sentent comme des étrangers dans leur propre pays. La semaine dernière, déjà, ils étaient près d’un tiers selon la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG à penser que l'islam a acquis une influence suffisamment grande dans le pays, pour justifier les manifestations organisées par le mouvement d'extrême droite Pegida. Le mouvement islamophobe qui a vite fait, d'ailleurs, de récupérer l’assassinat de mercredi avec ce message posté depuis sur sa page Facebook : les islamistes ont montré en France qu’ils sont incompatibles avec la démocratie.

En clair, tous ces chiffres, recueillis avant même le massacre de mercredi à Paris confirment qu’il est urgent de s’attaquer aux racines du mal, car la méfiance poursuit le journal, pourrait à présent l’emporter et plonger les français dans une grave crise de société avec les musulmans en première ligne. Ou dit autrement, renchérit son confrère du SPIEGEL : l’union nationale oui, mais combien de temps ?

Car si pour LA VANGUARDIA, l'Europe devrait se doter d'un nouveau discours sur le thème de l'immigration et notamment dépasser les anciens clichés, s'affranchir des stéréotypes, en revanche, d'autres à l'instar du TEMPS de Genève estime qu'il faudrait dénoncer sans haine mais sans complaisance non plus, tout ce qu’il y a dans la religion musulmane de contraire à notre conception des droits de l’homme.

Interrogé dans les colonnes du journal, l’ancien président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, juge lui que l’islam de France doit certes s’interroger. L’effrayante radicalisation des jeunes soupçonnés d’avoir commis ce crime doit nous amener, dit-il, à réfléchir et à nous interroger sur des pans entiers de nos pratiques, ici en France. La formation des imams, en particulier, reste un défi qu’il nous faut relever. Il faut s’intéresser à leur quotidien et les assister pour que chaque vendredi, soit un jour d’échanges qui leur permette également de savoir ce qui est véhiculé parmi les fidèles.

Voilà pourquoi je pose la question sans honte et sans peur : quelle est notre responsabilité ? Mais ce faisant, ajoute aussitôt l'ex président du Conseil français du culte musulman, je pose aussi la question à notre république et à notre école laïque. Quelles sont les valeurs que cette école a enseignées à ces jeunes Français devenus des meurtriers fanatiques ? Qu’est-ce que cette république, aujourd’hui en deuil, a fait pour que certains de ses «enfants» se retournent ainsi contre elle. En clair, l’islam de France ne doit pas se soustraire à ses responsabilités mais la laïcité que nous défendons doit aussi accepter une forme d’examen de conscience.

Et de préciser encore, la laïcité est une chance pour l’islam de France, dit-il. La liberté de croire ou de ne pas croire, la séparation des Eglises et de l’Etat, tout cela, bien sûr, nous rend plus fort et nous permet de vivre ensemble. Mais quand les musulmans constatent et c’est parfois le cas, que la laïcité peut être utilisée pour restreindre certaines libertés religieuses, alors je dis attention. La laïcité, comme la religion, peut être utilisée par les extrémismes. En d'autres termes, nous n’avons pas besoin de nouvelle loi. Nous avons, au contraire, besoin de stabilité et de confiance dans nos institutions. Et surtout dans des circonstances comme celles-ci.

Pour autant, est-ce que tous les musulmans pensent comme moi ? Non, c’est une évidence, dit-il. D’abord parce que la réalité d’aujourd’hui, avec des thèses fanatiques qui se propagent sur Internet aboutit à la propagation des extrémismes. Ensuite parce que, je le concède, un courant ultra-identitaire a toujours existé dans l’islam. Et nous devons compter avec ce courant qui, pour retrouver l’identité musulmane «pure» nie les autres réalités religieuses, politiques, sociales et économiques. Il ne sert évidemment à rien de le nier. Mais n’est ce pas la société française, toute entière, qui doit aussi s’interroger ? La société. Les autres religions. La république.

Et Mohammed Moussaoui d'en conclure, la tragédie, c’est le vide politique dans lequel évoluent ces jeunes musulmans, défavorisés, issus de familles disloquées que l’on ne sait plus rattraper, canaliser. Ils sont une proie, comme les jeunes des autres communautés, pour les idéologies destructrices. Et aujourd'hui, tous ensembles, nous subissons cet échec.

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