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Des armes pour arrêter les armes ?

4 min

Par Thomas CLUZEL

Tandis que le secrétaire d'Etat américain John Kerry est attendu à Kiev aujourd'hui, la question qui agite l'administration américaine depuis le début de la semaine se résume ainsi : les Etats-Unis doivent-ils armer l'Ukraine ?

Interrogé dans les colonnes du GUARDIAN de Londres mais aussi chez son confrère madrilène EL PAIS, un historien en est aujourd'hui convaincu : un adage polonais dit à peu près la chose suivante, dit-il : « tandis que nous jouons aux échecs avec les Russes, ils nous bottent le derrière ». Or beaucoup de sang et de larmes couleront encore dans la rivière Donets avant que Poutine ne soit renversé. Voilà pourquoi, afin d'abréger cette attente et de mettre fin au chaos, l'Ukraine a besoin d'armes de défense modernes pour faire face aux attaques russes. Ou dit autrement, parfois, il faut des armes pour arrêter les armes.

Et de fait, renchérit LE TEMPS de Genève, si on applique le principe de symétrie, la réponse semble positive. Les livraisons d’armements russes aux séparatistes sont massives, en dépit des dénis de Moscou. Et en faire de même avec l’armée ukrainienne reviendrait à lui donner une chance de défendre la souveraineté du pays. Reste toutefois à savoir si une telle stratégie a une chance de succès ? Difficile à dire.

LA SÜUDETUSCHE ZEITUNG, par exemple, en est convaincue : il s'agit là d'une fausse bonne idée et même d'une idée bête, commente le journal de Munich. Et pourquoi ? Parce que des livraisons d'armes américaines à l'Ukraine constitueraient une véritable déclaration de guerre à la Russie. En d'autres termes, renchérit son confrère finlandais KALEVA cité par Eurotopics, des livraisons d'armes ne feraient que fournir un prétexte valable à Moscou pour participer plus activement encore aux opérations de guerre. Le journal de Berlin TAGESSPEIGEL fait lui aussi, peu ou prou, la même analyse : tout en constatant que la guerre est déjà déchaînée au cœur de l'Europe et que la situation empire de jour en jour, il juge néanmoins que dans aucun conflit, des livraisons d'armes ne représentent jamais la meilleure solution.

Reste qu'exclure catégoriquement une telle aide pour l'Ukraine serait quand même un mauvais signal à envoyer au Kremlin, estime l'éditorialiste. Car dès-lors, cette guerre pourrait durer jusqu'à ce que l'objectif visé par la Russie soit atteint. Or ce n'est qu'à partir du moment où le prix de cette guerre sera pour Moscou plus élevé que son utilité, que le Kremlin pourrait se montrer plus conciliant. Et c'est d'ailleurs, justement, l'argument avancé par THE FINANCIAL TIMES pour justifier des livraisons : il est évident que Vladimir Poutine n’acceptera un accord de paix que lorsque les coûts pour continuer la guerre deviendront trop élevés, dit-il. Or fournir des armes à l’Ukraine fera, en effet, grimper les coûts pour la Russie.

Ce faisant, la question déterminante, résume le journal de Vienne DIE PRESSE est de savoir si les armes pourraient réussir là où les sanctions contre le Kremlin ont jusqu'à présent échoué ? C'est-à-dire pousser Vladimir Poutine à changer de cap, en raison des coûts financiers des opérations.

D'où cet appel lancé par son confrère d'IL CORRIERE à accentuer, au contraire, un peu plus encore les sanctions. Pour le journal de Milan, l'arme des sanctions n'a pas été exploitée à fond alors même que les conséquences de la pression économique se font déjà ressentir. Et d'ailleurs, c'est très précisément l'application systématique de sanctions paralysantes, qui a notamment fini par obliger l'Iran des ayatollahs à négocier le dossier nucléaire, rappelle le journal. Or rien ne dit que cette stratégie ne fonctionnera pas avec la Russie. En clair, conclue le quotidien italien, les sanctions seraient plus efficaces que les armes, notamment parce qu'un effondrement de l'économie représente un danger bien plus important aujourd’hui pour le régime de Poutine qu'une escalade militaire en Ukraine.

Seulement voilà, c'est là l'exact contraire de la thèse avancée par un laboratoire d’idées influent de Washington, lequel vient donc de publier un document signé notamment par l’ex-commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe, document à l'origine du débat qui agite aujourd'hui la Maison Blanche. Et pourquoi ? Parce que selon eux, la situation sur le terrain montre que les sanctions ne sont plus suffisantes. Or si les sanctions économiques ne suffisent pas à arrêter le maître du Kremlin, alors c’est le système de sécurité européen dans son ensemble qui est menacé de s’effondrer. Autrement dit, un succès russe dans l’est de l’Ukraine encouragerait le Kremlin à défier davantage l’ordre sécuritaire européen. Il pourrait, par exemple, inciter le président Poutine à acquérir des territoires proches, y compris les Etats baltes. Ce qui poserait, évidemment, un défi direct à l’OTAN. Et voilà pourquoi, toujours selon ce laboratoire d'idées américain, la manière la plus indiquée pour éviter une redéfinition de l’ordre européen par le Kremlin serait de livrer à Kiev des armes défensives.

Hier, le président ukrainien Petro Porochenko a justement renouvelé son appel aux pays membres de l'Otan à lui livrer des armes. De son côté, le vice-président américain Joe Biden juge, lui, dans un entretien avec un journal allemand qu'il n'y a pas de solution militaire à la crise. Et de fait, pour l'heure, Barack Obama semble vouloir résister à cet appel. Notamment parce qu'en optant pour une aide musclée, même défensive, Washington prendrait le risque de diviser le front uni américano-européen contre l’autocrate Poutine. Et puis rappelons qu'en Syrie, Obama a déjà été confronté à une situation semblable. Fallait-il armer les rebelles dits modérés ? Personne ne peut prétendre aujourd’hui avoir la réponse définitive à une telle question.

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